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Le capitalisme chinois sous le crible d'une sinologue française
Par Bertrand Mialaret | Consultant à Paris | 19/03/2008 | 09H15
L'histoire du capitalisme en Chine des origines à la période actuelle est marquée par les soubresauts de l'histoire mais aussi par de surprenants éléments de continuité. C'est ce que nous montre un livre de très grande qualité publié par Marie-Claire Bergère, professeur à l »INALCO et à l »Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.
Ne soyez pas inquiets de 370 pages de texte et de 100 pages de notes et d'annexes ; notre auteur (et son éditeur) respectent leurs lecteurs tant par la présentation, la typographie, la qualité du papier et de la couverture (cela devient rare…), que par des introductions à chaque chapitre qui regroupent les principaux thèmes . Bref, c'est un livre qui se lit facilement et avec passion ; non seulement une analyse historique et sociologique mais aussi une synthèse économique remarquable sur la Chine actuelle.
Des origines à l'âge d'or
Il n'y a pas eu en Chine de Révolution industrielle au sens européen du terme, mais les manufactures impériales, les ateliers ruraux, les grands courants d'échanges sont des bases de développement qui fourniront aux lettrés la possibilité d'organiser des partenariats. L'Etat n'intervient que très marginalement et ne sait pas fournir un cadre juridique permettant un épanouissement économique. Les entreprises sont organisées sur une base familiale et de somptueuses demeures servant de décor à des films connus nous montrent la puissance des familles de marchands tant dans l'Anhui (Huizhou) que dans le Shanxi (Pingyao).
Les puissances européennes obligent à l'ouverture du pays . La réaction vient non de l'Etat central mais de gouverneurs de province qui développent des industries militaires et des entreprises mixtes » supervisées par des mandarins et gérées par des marchands » . L'Etat est affaibli par les Occidentaux et les révoltes populaires et c'est cette faiblesse qui fait avorter la première grande tentative de modernisation.
Après l'avènement de la République en Chine, la première guerre mondiale est un puissant stimulant pour la croissance et permet l'émergence de grandes entreprises et un âge d'or jusqu'au coup d'état de Chiang Kai-shek en 1927.
Capitalisme d'Etat
Cette période est fort bien rendue à Shanghai par » Minuit » , le grand roman de Mao Dun publié en 1933 ; mais ce que l'écrivain ne montre pas, c'est le développement par le régime de Nankin (1927-1937) d'un secteur public qui encadre strictement le privé, puis développe les industries lourdes en zone libre et asservit les banques. L'occupation japonaise marque un profond recul : des destructions , une économie de guerre..
Bientôt, après la capitulation japonaise, c'est la guerre civile et l'hyper inflation qui désorganisent toute la vie économique. La corruption de l'entourage de Chiang Kai-shek, le pillage des banques , l'échec de la privatisation des entreprises récupérées sur les Japonais ou les collaborateurs, tout cela conduit à une rupture entre les capitalistes et le régime nationaliste.
La rupture révolutionnaire (1949-1979)
Une autre rupture qui s'étale sur six ans jusqu'à la nationalisation de 1956. Le parti communiste veut d'abord rassurer et pratique une politique de » front uni » qui cherche le ralliement des » capitalistes nationaux » . L'entrée dans la guerre de Corée , puis la relance révolutionnaire (mouvement des » Cinq Anti » en 1952) marquent la fin de l'influence politique de la bourgeoisie d'affaires, même si de nombreux » capitalistes rouges » touchent leur salaire antérieur et des indemnités sur leurs actifs (300 000 personnes en 1966 dont 90 000 à Shanghai). Les petits entrepreneurs sont par contre souvent devenus des parias et la Révolution Culturelle (1966-1976) balaie tout.

Réforme et ouverture
La première décennie de réformes voit la construction d'une économie mixte, la décollectivisation rurale, la création des zones économiques spéciales pour les capitaux étrangers et les Chinois d'outre mer. Le voyage de 1992 de Deng dans le Sud est suivi par l'adoption du concept » d'économie socialiste de marché » ; cette libéralisation part du Sud et de l'industrie légère et ne concerne que bien plus tard l'industrie lourde du Nord Est et des grandes villes.
L'auteur explique comment la Chine est devenue » l'atelier du monde » et permet d'en mesurer la puissance mais aussi les insuffisances en dressant un panorama fouillé de l'économie chinoise actuelle et en détaillant aussi le coût social de cette croissance forcée. La continuité est analysée :
» on trouve dans les entreprises chinoises d'aujourd'hui un recours aux solidarités familiales , une organisation en réseau, une proximité avec le pouvoir et bien d'autres traits caractéristiques des entreprises de l'empire finissant ou de l'âge d'or républicain » (p.254).
L'auteur insiste sur les formes légales des privatisations, les différents statuts juridiques des entreprises , l'importance souvent sous estimée du capitalisme » rural » après le démantèlement des communes populaires. Les difficultés de financement du secteur privé par les banques qui accordent la priorité aux entreprises d'Etat, sont à juste titre soulignées. Les évolutions sont très rapides et les quelques développements du livre concernant les Bourses, les privatisations boursières et la politique dans ce domaine sont déjà datés…
Les nouveaux entrepreneurs
C'est l'un des thèmes les plus neufs. L'auteur essaie de dégager les grands traits de ces nouveaux entrepreneurs qui sont le plus souvent des gestionnaires qui fondent leur légitimité non sur la propriété mais sur la compétence. Leur apparition correspond » à la volonté d'un Parti-Etat qui dans un souci de rattrapage économique et de renforcement national, favorise la création d'une classe capitaliste par transformation des anciennes élites bureaucratiques » (p.229).
On peut trouver que le rôle des créateurs d'entreprise rentrés de leurs études à l'étranger est sous estimé ainsi que la place dans l'économie des entreprises de service et surtout du développement exponentiel d'internet et des entreprises induites. Mais on suivra tout à fait l'auteur quand elle écrit (p.312) » le retour des entrepreneurs n'est pas celui des capitalistes et n'annonce pas celui des bourgeois » , bref il s'agit d'un » capitalisme sans capitalistes » dominé par l'Etat et ses élites.
Le Parti ouvre ses rangs aux capitalistes privés, il en est de même des Assemblées et de la fonction publique. Signalons enfin des développements intéressants sur le capitalisme des » Wenzhou » et de leurs organisations professionnelles fermées mais très dynamiques qui se sont exportés dans la confection et le cuir jusque dans le Paris des » Arts et Métiers » et de » Belleville » .
Enfin l'auteur apporte sa contribution au débat sur l'évolution économique de la Chine ; une porte va t-elle s'ouvrir vers une évolution démocratique ? Une vision réaliste :
» ni la démocratie, ni la révolution ne sont en vue. Depuis un quart de siècle, le régime communiste chinois n'a cessé de montrer sa capacité à durer en s'adaptant. On a tort de dénoncer son immobilisme. Il a beaucoup changé et continue de changer mais dans les limites qu'il définit lui-même, au delà desquelles son monopole sur le pouvoir serait menacé… Son objectif est la poursuite de la croissance économique sur laquelle se fonde désormais sa légitimité » .
► Marie–Claire Bergère, » Capitalismes et capitalistes en Chine - Des origines à nos jours » . Ed. Perrin 2007, 21,5€.
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De andycap
photographe | 10H16 | 19/03/2008 |
Et sur rue89, pas un mot sur le Tibet, est ce que 100 morts, un millier de temples brûlés et quelques prêtres avec, ne méritent pas un article de fonds ?
Une réflexion sur la position de notre cher Mr. Kouchner, le nouvel ami de Nico, qui nous dit ne pas comprendre la position du Dalaï Lama ne mérite pas qques commentaires ?
à andycap
De Pierre Haski
Rue89 | 10H44 | 19/03/2008 |
pas un mot sur le Tibet ? cliquez ici
à Pierre Haski
De andycap
photographe | 11H05 | 19/03/2008 |
désolé…
De coconco
pengyou | 10H21 | 19/03/2008 |
Très bien résumé ! À ne pas oublier que Marie-Claire Bergère ne croit pas à un soulèvement démocratique des capitalistes parce qu'ils ne représentent pas de classe. Aussi, dans une autre phrase, l'auteur affirme que la légitimité est la croissance économique, mais aussi la stabilité sociale.
Par ailleurs, le titre est emprunté à une formule de Ivan Szelenyi « Making capitalist without capitalists » (Londres, Verso, 1998).
Capitalismes sans capitalistes est l'un des meilleurs livres sur la Chine. On continuera d'étudier Bergère !
De Bertrand Mialaret (auteur)
Consultant à Paris | 10H23 | 19/03/2008 |
Dans l'onglet Chine vous trouverez un Edito de Rue89 du 18/3 ,deux articles de P. Haski du 16/3 et un article du 14/3…..
à Bertrand Mialaret
De coconco
pengyou | 10H37 | 19/03/2008 |
Faut vraiment être AndyCapé pour ne pas l'avoir remarqué…
http://fr.youtube.com/watch ? v=_M_vXAgRLm4
à coconco
De andycap
photographe | 10H40 | 19/03/2008 |
lol, c'est vrai, pas encore bien réveillé, c'est la position de Kouchner que j'aimerai voir commentée
à andycap
De Alain.G
commerçant à Pau | 14H03 | 19/03/2008 |
Oh, Kouchner….. tant que la soupe est bonne….
De cooper59
pour la decroissance ! | 10H50 | 19/03/2008 |
Avoir fait toutes ces luttes et cette revolution pour en arriver a etre encore plus capitaliste qu'une fashion victim sous amphetamines ? !
De lesako
11H30 | 19/03/2008 |
Pour info, propos recueillis lors de l'interview d'un jeune médecin chinois : « en Chine, il ne peut pas y avoir de système de santé mutualisé comme chez vous en France, car cela ferait monter le prix de la main d'oeuvre. »
L'immense masse du peuple ne peut plus bouger, les idéologues sont réduits au silence, les apparatchiks prédateurs se gobergent, et ce ne sont pas quelques secousses locales qui feront bouger les choses.
Ne regardez pas les J.O à la télé, faites chuter les chiffres d'audience, tentez d'isoler et de boycotter les produits made in China, et vous aurez une influence (probablement minime …) sur ces accords quasi maffieux entre les industriels de l'Occident et les marchands d'esclaves d'Asie.
De flobadoit
11H45 | 19/03/2008 |
C'est épatant de voir comment l'économie chinoise se développe, sans faire de bruit,à l'exception de quelques entorses faites aux droits de l'homme.
Une telle stratégie demande un recul et une vision à long terme que les pays occidentaux ne possèdent plus. On voit la même chose dans leur politique monétaire. Le gouvernement chinois pratique la stratégie de l'évitement, tout en gardant son cap (voir : http://www.contre-feux.com/economie/monnaie-chinoise-retour-sur-un-1.htm…)
Elle fait de même avec le capitalisme. Elle vise la réussite économique, plus sur moyen de dominer le monde, en empruntant les recettes du capitalisme, navigant à vue entre communisme, socialisme, autoritarisme et démocratie…
à flobadoit
De l écrevisse
13H40 | 19/03/2008 |
Tout juste, je vous rejoins particulièrement sur le concept de vision à long terme qui est tellement difficile à négocié en démocratie, la tête changeant si souvent.
à flobadoit
De Bertrand Mialaret
(auteur)
Consultant à Paris | 14H00 | 19/03/2008 |
Je ne commenterai pas sur les « quelques » entorses faites aux droits de l'homme mais sur la vision à long terme.C'est la un des mérites du livre, que de nous décrire un capitalisme sans capitalistes qui emprunte seulement les recettes du capitalisme .Quant à la vision à long terme, on peut en discuter. Elle a existé avec Zhu Ronghi et l'équipe de Shanghai, mais on peut se demander si l'on ne joue pas maintenant à court terme, coincé entre une forte inflation notamment sur les produits alimentaires, la récession américaine qui va impacter l'économie, les pressions américaines sur le Yuan, les déséquilibres ville-campagne…La composante nationaliste reste bien sur présente.
De ex-riverain
x | 12H40 | 19/03/2008 |
c´est ballot, une révolution communiste qui fait des millions de morts pour finalement revenir au capitalisme 50 ans plus tard… ils auraient pu prendre un raccourci, quelle perte de temps et d´énergie !
De déluge
menuisier | 12H40 | 19/03/2008 |
On ne l'entends plus trops l'antienne « la démocratie est consubstancielle du capitalisme »…
De plus les dégats environnementaux doivent être colossaux en Chine.
Juste une remarque pour finir. Dans la fin des années 70, début 80, je me souviens que l'on n'envisageait pas la fin de l'URSS avant au moins 70-80 années, le temps que les « contradictions internes » fassent leur oeuvre. Résultat en 89.
Alors pour la pérennitée du PCC, il ne est préférable d'être prudent je trouve.
à déluge
De Bertrand Mialaret
(auteur)
Consultant à Paris | 13H38 | 19/03/2008 |
Cette antienne on l'entend effectivement moins en France mais encore beaucoup aux Etats Unis. Comme dit MC Bergere, on peut se demander si pour certains milieux économiques américains, ce n'est pas une manière de se dédouaner et de justifier des contrats avec la Chine qui ne sont pas toujours très regardants notamment sur les conditions sociales du travail chez leurs sous-traitants.
Quant à la situation environnementale, elle est très mauvaise, mais la aussi, la première puissance économique du monde donne le mauvais exemple.
De V comme vendetta
Ecrivain | 17H00 | 19/03/2008 |
Bon livre. La vie des Idées, (http://www.laviedesidees.fr/Le-capitalisme-chinois-d-hier-et-d.html) en avait fait une excellente revue en janvier 2008.
Les chinois ont toujours été un peuple de marchand et d'entrepreneur commercial, depuis le fameux Lu Bu Wei, financier du Premier Empereur. Ces marchands ont aussi toujours été déconsidéré par l'idéologie dominante, légiste et confucianiste.
Leurs heures de gloire arrivent à l'apogée des Tang, dynastie plus sensible aux différents courants du bouddhisme et du taoïsme, et bien plus tard sous la République de Sun Yat Sen. Ils ne sont revenus en force que depuis Deng Xiao Ping : retournement étonnant de perspective.
Le « capitalisme » actuel est plus un rejaillissement de pratiques anciennes qu'une quelconque idéologie néo-libérale occidentale plaquée sur un substrat chinois : Bergère le montre très bien.
Les théories stratagémiques de l'efficacité et de la propension des choses sont une très vielles traditions en Chine, et expliquent en partie l'extraordinaire développement de ce que l'on appelle le capitalisme aux caractéristiques chinoises.
Il existe des centaines de livres en anglais traitant le fameux « Guan Xi », et des écoles plus ou moins honnêtes vous font découvrir l'application des principes de Sun Tze à la jungle de l'économie chinoise.
De coconco
pengyou | 20H33 | 20/03/2008 |
Alexandre Adler parle de la Chine
http://fr.youtube.com/watch ? v=nB280VcfkB8