UIMM: la caisse noire remplie par des stagiaires fantômes
Par David Servenay | Rue89 | 06/06/2008 | 00H04
Un témoin raconte comment les patrons des métallos ont détourné la moitié de l'argent destiné à la formation professionnelle…
Dans l'océan de silence entretenu par les patrons autour de l'affaire de l'UIMM, Annick Le Page jette un gros rocher qui va en éclabousser plus d'un. Il y a dix ans, cette ancienne chargée de mission de la Fédération des industries mécaniques (FIM) avait dénoncé (mais en vain) un système de détournement de fonds publics mis en place par l'UIMM. Ou comment les métallos ont siphonné pendant des décennies « au moins la moitié » de l'argent de la formation professionnelle qui leur était alloué… Témoignage recueilli par Rue89 et France Inter.
Avec son collier de perles et son insigne de l'Ordre de Malte, Annick Le Page n'a rien d'une dangereuse rebelle. Et pourtant, à 52 ans, elle a tenu bon face à « ces messieurs » de l'Union des industries et métiers de la métallurgie. Licenciée économique en 2001 de la FIM, alors qu'elle se bat contre la maladie, elle a su attendre son heure pour livrer à la justice une vérité difficile à entendre : c'est en détournant l'argent de la formation que les patrons de la métallurgie financent leurs organisations représentatives.
Le 21 février 2008, elle a passé deux heures dans le bureau du juge Roger Le Loire, chargé de l'instruction, pour détailler comment l'UIMM s'est financée sur les fonds alloués à la formation professionnelle. Où émerge une réalité très différente de la fable servie par ses anciens dirigeants, Denis Gautier-Sauvagnac et Dominique de Calan, qui, depuis le début du scandale, ne cessent de répéter que la cagnotte de 600 millions d'euros provient des cotisations des entreprises adhérentes.(Voir la vidéo)
Un mécanisme redoutable d'efficacité : le stagiaire fictif
En 1996, Annick Le Page, est embauchée par la FIM, adhérente de l'UIMM, comme chargée de mission « communication ». Issue d'une bonne famille, cette ex-jockey a un carnet d'adresses fourni. D'emblée, elle s'étonne de constater que son contrat de travail mentionne, comme employeur, un centre de formation pour les apprentis. Demande d'explication à sa hiérarchie, pas de réponse. Elle entame alors une longue enquête sur les conditions dans lesquelles fonctionne le centre Formeca-Formation, situé dans le XVIIIe arrondissement à Paris.
Le 24 octobre 1997, elle fait parvenir à la présidente de la FIM, Martine Clément, un rapport complet sur le fonctionnement de ce centre. Le mécanisme est d'une efficacité redoutable : la direction du centre récupère des dossiers de pré-inscription aux stages pour créer, ex nihilo, des séries de stagiaires fictifs. Tout semble en règle : le dossier administratif, les bulletins de présence signés, les attestations de stage établis. Sauf que les stagiaires en question n'existent pas… En revanche, l'argent récupéré par l'organisme collecteur (voir encadré) va au centre de formation qui reverse une partie de la manne à l'UIMM. (Voir la vidéo)
Certains détails de l'enquête menée par la brigade financière semblent confirmer les explications d'Annick Le Page. Comme les Echos l'ont relaté, les deux millions d'euros servant à « fluidifier le dialogue social » ont été découvert au siège de l'avenue de Wagram, dans le coffre-fort de l'une des sept associations satellites de l'Union :
« Par ailleurs, Bernard Adam (ndlr : ex-directeur administratif et financier) siège, en tant que trésorier, dans sept associations connexes de la Fédération, dont l'Association pour la documentation et l'assistance des entreprises (Adase). C'est dans un coffre-fort de cette dernière que les enquêteurs ont saisi, à l'automne, l'essentiel des deux millions d'euros disponibles en petites coupures. »
En 1998, un rapport du SCPC dénonce le système… sans aucune conséquence
Début 1998, le centre Formeca-Fessart de la FIM est fermé. Son directeur licencié, le fonds de l'association liquidé. Annick Le Page entame alors une guerre de tranchée contre « ces messieurs », qui finissent par obtenir son départ. Entre-temps, le délégué général de l'UIMM (DGS) et son adjoint (Dominique de Calan) ont eu l'occasion de se pencher sur le dossier Le Page. Pour quoi faire ? Rien… sinon une mise à l'écart bien orchestrée. Menaces, intimidations, écoute téléphonique : elle a droit à toutes les avanies.
Et les autorités, que font-elles ? Dans son rapport 1998/99, le Service central de prévention de la corruption, visiblement bien inspiré, consacre tout un chapitre aux « risques de dérives dans le secteur de la formation professionnelle ». Où le lecteur peut découvrir, en version anonyme, les détails de l'histoire révélée par la chargée de mission et ses développements impliquant de nombreuses entreprises :
« Du fait de l'importance des sommes en jeu, certains responsables d'entreprise peuvent être tentés de tirer profit, pour leur compte personnel, des aides accordées. Ils mettent en place des systèmes plus ou moins sophistiqués de détournement et de constitution de caisses noires grâce à la complicité d'organismes de formation, d'organismes collecteurs et de leurs propres salariés. »
Conclusion des rapporteurs (le chef du SCPC est un magistrat ! ) :
« Les partenaires sociaux semblent se satisfaire du système tel qu'il est : les organismes, les intervenants, les entreprises qui investissent pour elles-mêmes (qualité et performances des salariés), l'Etat qui peut se glorifier de ses efforts en matière de politique sociale. Il n'y a pas de victimes apparentes. »
Le trésor de la formation
La somme est énorme : environ 25 milliards d'euros chaque année. Ce sont surtout les entreprises qui alimentent le trésor de la formation professionnelle, à raison de 0,5% de la masse salariale pour les entreprises de moins de dix salariés et 1,4% pour celle de plus de vingt salariés.
Cette manne est gérée par les cent trente organismes paritaires collecteurs agrées (OPCA). Les OPCA sont constitués au niveau des branches professionnelles ou de l'interprofession. Environ un tiers de la collecte totale sert aux contrats de professionnalisation et au droit individuel (DIF), tandis que les deux tiers vont dans le plan de formation des entreprises.
Visionnaires, les rédacteurs de cette dernière phrase ont vu juste. La prochaine réforme, en 2004, du système de la formation professionnelle n'a rien changé aux nombreuses dérives constatées. La Cour des comptes, plus récemment l'IGAS, en ont dressé un tableau accablant. Les contrôles sont complètement inadaptés à la situation : 150 agents qui, en 2006, n'ont pu vérifier que 1,01% des organismes et 2,2% des fonds gérés ! Incapable de financer ses outils de lobbying, l'UIMM continue de puiser dans la manne de la formation. Un document interne de 1999, que nous avons pu consulter, signé Dominique de Calan, montre sa parfaite connaissance du problème.
La nouvelle direction de l'UIMM va-t-elle faire le ménage ? « J'en doute… »
Lorsqu'il a présenté les nouvelles instances de l'UIMM la semaine dernière, son président Frédéric Saint-Geours a insisté sur l'impérieuse obligation de réaffecter les « 600 millions d'euros » aux entreprises adhérentes de l'Union. Comment ? Et bien, par exemple à la… « formation professionnelle ». La décision sera entérinée le 18 septembre prochain, a-t-il pris soin d'ajouter.
Pour ce faire, le consensuel secrétaire général de Peugeot s'est bien entouré : il a nommé comme nouveau délégué général de l'UIMM Jean-François Pillard, DRH de Schneider Electric. Un cadre dirigeant de l'industrie qui connaît particulièrement bien les mécanismes de la formation professionnelle, puisqu'il préside depuis mars 2000, l'Association nationale pour la formation professionnelle des adultes (AFPA). Autrement dit, pas vraiment un néophyte. En découvrant ce nouvel état-major, Annick Le Page a souri :
« Ils ne peuvent pas scier la branche sur laquelle ils sont assis. »(Voir la vidéo)
La balle est maintenant dans le camp du juge Le Loire. Car si le magistrat instructeur a peu de chance d'apprendre qui a profité des millions distribués par l'UIMM -DGS et Dominique de Calan s'enferrant dans le silence- il a en main de quoi remonter ces filières de financements occultes. Le parquet donnera-t-il son accord à une extension du champ de l'enquête ? La justice serait alors le dernier bras armé de l'Etat pour, enfin, clarifier le financement des partenaires sociaux.
Mise à jour, le 9/09/08 : Suite à certains commentaires, nous avons enlevé le terme « exclusif » qualifiant le témoignage d'Annick Le Page, après découverte du papier de Politis, à qui nous rendons ici la primeur de l'information sur cette histoire. En revanche, l'article de Mediapart ne fait pas spécialement référence à la nature des fonds qui ont alimenté l'UIMM.
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De mechante langue
01H27 | 06/06/2008 |
Vous venez de levez un lièvre qui n'en est pas un .
Un grande partie de l'argent pour la formation professionnelle est pillée aussi bien par les syndicats patronaux que les syndicats ouvriers.
Il y a même une connivence , un accord entre le patronat et les syndicats (tous ! )
Je pique directement dans la caisse pour le patronat ou je propose des formations professionnelles bidons et fictives a des prix prohibitifs du coté des syndicats .
»
Il en est de même de l'argent de la formation permanente, collecté par les OPCA (organismes paritaires collecteurs agréés). Leur objectif : aider les chômeurs et les salariés peu qualifiés à parfaire leur formation professionnelle. Ces organismes reversent aux « cinq grands » et aux syndicats patronaux 0,75 % des 4 milliards d'euros perçus auprès des entreprises. Soit environ 30 millions d'euros chaque année. Pour pimenter l'affaire, un Fonds national de gestion de la formation professionnelle (Fongefor), créé en 1996, chapeaute l'ensemble des OPCA et reverse également 0,75 % de la collecte aux partenaires sociaux. En 2001, par sa seule participation à la gestion de la formation professionnelle, la CGT a touché presque 4 millions d'euros. La CFDT, 5,5 millions.
Flairant de possibles dérapages, la Cour des comptes a mené une inspection fin 2005 mais n'a pas rendu publiques ses conclusions. L'affaire était-elle trop gênante ? Si l'on en croit Erwan Seznec, auteur de Syndicats, grands discours et petites combines (Hachette Littératures), « rien n'empêche un OPCA de choisir un centre [de formation] “ami” dans lequel une partie de l'argent versé pour payer les formations s'évaporera discrètement », écrit le journaliste. Comment ? « Il suffit d'organiser des stages fantômes. Le risque de se faire prendre est objectivement limité, dans la mesure où les contrôles sont rares. Ni l'Urssaf, ni les directions départementales du travail n'ont envie de lever ce gros lièvre », affirme-t-il. Sans parler des formations « bidons », la tentation est grande de surfacturer les services rendus. C'est plus discret et plus simple : 150 heures au lieu de 100 heures, ni vu, ni connu. Et de la tentation au passage à l'acte, il n'y a souvent qu'un pas… »
http://www.valeursactuelles.com/public/valeurs-actuelles/html/fr/article…
De Dom69
10H20 | 06/06/2008 |
Merci de cet article. Il faut pas lâcher sur ce dossier de la caisse noire de l'UIMM ! Si nous sommes en république et en démocratie, il faut qu'on sache qui a piqué l'argent public !
Deuxième considération : On n peut pas mettre l'UIMM et les organisations syndicales sur le même plan. A supposer qu'il y ait eu corruption, il y a une différence entre celui qui corrompt et celui qui est corrompu.
Troisième considération : Je trouve les organisations syndicales pas suffisamment indignées sur ce sujet. Ça donne l'air de ne pas être très net ! Je leur recommande d'ouvrir leur dossiers là dessus, ce serait tout bénef pour elles !
De kebra
Bisounours killa | 11H26 | 06/06/2008 |
GDS a balancé François Ceyrac, c'est du très lourd, « Il est chef de service en 1936, secrétaire général adjoint en 1945, délégué général adjoint entre 1952 et 1968 puis président de l'Union des Industries Métallurgiques et Minières entre 1969 et 1973. » Wikipédia.
Le père de Ceyrac a rédigé le contrat de mariage du père de Chirac. Après la mafia corse, le milieu corrézien, toute la gaullo-chiraquie se profile derrière cette affaire. Une occasion historique de dégommer un gros paquet de cosmocrates. Faites chauffer Google, ressortez les archives et les vieux livres ! Il va y avoir du sport.
De Consumeriste
Cadre commercial | 12H26 | 06/06/2008 |
Je suis étonné de la mollesse des réactions de la Gauche et des syndicats face à l'UIMM.
Il est vrai que la gauche elle-même élimine de ses rangs les députés les plus dynamiques ou rebelles, comme Maxime Gremetz en s'appuyant sur les vieux médias rouillés ;
La vidéo de DailyMotion prouve qu'il est innocent
http://www.dailymotion.com/relevance/search/gremetz/video/x5lech_le-coup…
De Clocel
Locataire du 35370 | 13H20 | 06/06/2008 |
- Je revois encore la tronche de mon conseiller ANPE, m'annoncer que mon projet de formation était béton, mais que les caisses de crédits à la formation étaient vides…
- Visiblement pas pour tous le monde !
- ça finira par me rendre dingue ces conneries…
De Editorama
Humaniste détaché | 16H08 | 06/06/2008 |
Il n'y a pas que les syndicats qui pillent l'argent de la formation professionnelle. Il y a aussi les organismes de formation qui facturent des milliers d'heures fictives payées souvent à prix d'or. D'ailleurs, il est courant que ces organismes embauchent des commerciaux pour « vendre » des contrats de professionnalisation aux entreprises qui recherchent de la main d'oeuvre bon marché. C'est le jackpot à tous les niveaux :
- pour les entreprises, ce sont des milliers de jeunes qui préparent en alternance un diplôme, un titre ou une qualification professionnelle qui se retrouvent pendant des mois à faire plus de 40 heures par semaine le boulot d'un salarié et celui d'un étudiant en même temps, pour un salaire allant de 55 à 80 % du smic dans la majorité des cas
- pour les organismes de formation des heures de formation financées par les OPCA selon une convention signée en début de parcours et qui ne sont jamais effecuées en totalité, mais toujours facturées
C'est ainsi que des grandes enseignes de la formation ainsi que des indépendants avisés gagnent des millions d'euros sur le dos des OPCA qui ferment les yeux sur ces pratiques.
Comme le travail au noir, la fraude au financement de la formation ne cessera que lorsqu'un gouvernement aura la volonté de le faire. Mais le risque est grand de froisser les « grands » de ce monde qui profitent de ces systèmes.
De netchou
assis devant le clavier,m'sieur le ... | 22H46 | 06/06/2008 |
Vraiment,vraiment ce pays n'est pas prés de se relever,pourri qu'il est par ces rapaces d'hommes politiques et industriels de tous poil.La misère revient avec force autour de nous et des histoires comme celle-ci ne sont les abords du cloaque dans lequel beaucoup se gavent et s'enrichissent bafouant le minimum d'entraide et de solidarité vis à vis de leurs semblables ( ? ? ).Je te leur payerai,moi une formation pour le respect des êtres ! ! Et pour suivre le commentaire de patdu49,je dirai,je crierai même : QU'ON LES FICHE DERRIERE LES BARREAUX ! ! !