Entretien

Alcatel-Lucent : pourquoi Tchuruk n'est-il pas parti plus tôt ?

Par Pascal Riché | Rue89 | 29/07/2008 | 17H38

Serge Tchuruk et Patricia Russo (Philippe Wojazer/Reuters).

Après plusieurs mois de rumeurs et l'annonce d'une nouvelle perte nette trimestrielle de 1,1 milliard d'euros, le groupe Alcatel-Lucent, qui produit des équipements téléphoniques divers, a annoncé le départ de son président Serge Tchuruk et de sa directrice générale Patricia Russo. Les deux dirigeants payent les déboires accumulés du groupe depuis plusieurs années par l'entreprise : chute boursière de 60% ; division par deux de l'activité et des emplois ; absence de clarification stratégique ; fusion chaotique ; départs massifs de cadres-dirigeants, etc.

Pour Gilles Leblanc (photo ci-dessous), directeur du Cerna, centre de recherche en économie de l'école des Mines, la décision est la dernière étape d'un « processus de décomposition à mesure que la fusion Alcatel Lucent tardait à porter ses fruits ». Que s'est-il passé ? Une fusion mal conçue de deux « canards boiteux » aggravée par une absence de stratégie, analyse-t-il. (Ecouter le son)

Selon Gilles Leblanc, le maintien du duo pendant si longtemps, est difficile à comprendre, alors que l'inquiétude, tant en interne que sur les marchés, « se faisaient de plus en plus pressante ». (Ecouter le son)

Certes, Serge Tchuruk, 71 ans, ingénieur de l'armement, vedette du capitalisme français, a joui pendant très longtemps d'une image positive de « redresseur d'entreprise » parmi ses pairs, depuis qu'il a restructuré CDF-Chime (pour en faire Orkem) et « réveillé » Total. C'est fort de cette réputation qu'il a été appelé à prendre les rennes d'Alcatel Alstom (ex CGE), qui se débat dans les scandales légués par son président sortant, Pierre Suard. Il aura la main moins heureuse, notamment avec la fusion décidée en décembre 2006 entre Alcatel et l'américain Lucent. Gilles Leblanc, photo Audrey Cerdan, Rue89

Il aura fallu une assemblée générale (le 30 mai) pour débloquer la situation : les actionnaires ont alors voté une résolution selon laquelle une majorité simple des administrateurs suffira désormais pour remercier le président et la directrice générale du groupe. Jusque-là, il fallait compter sur les deux tiers des quatorze administrateurs…

Au delà du cas Alcatel Lucent, comment se fait-il qu'il soit si difficile de débarquer un grand patron en France lorsque ses résultats sont médiocres ? Pour Gilles Leblanc, il existe une spécificité du capitalisme hexagonal, dans lequel les conseils d'administrations ne remplissent pas suffisamment leur rôle naturel de contre-pouvoir et de contrôle. (Ecouter le son)

Serge Tchuruk quittera le groupe le 1er octobre. Pat Russo le suivra d'ici à la fin de l'année, avec des indemnités confortables (6 millions d'euros). L'action du groupe a gagné 4,4%. On parle de Thierry Breton, ancien ministre de l'économie et du groupe Thomson, pour prendre les rênes du groupe.

18 votes

12152 visites  |  37 réactions

5 commentaires sélectionnés

Portrait de kassis01

De kassis01

18H25 | 29/07/2008 | Permalien

Ehhhh, RUE89, il ne faudrait pas nous raconter d'histoire. L'agonie d'ALCATEL a commencé bien avant la fusion avec LUCENT.
Quand le beau Serge a pris le commandement du groupe celui-ci ressemblait beaucoup à Siemens. Pour mesurer l'incomparable qualité de notre redresseur hexagonal d'entreprise, il faut aujourd'hui comparer la capitalisation de ces 2 groupes.
Entretemps, le Serge il part avec un très joli pactole, dont le montant est inversement proportionnel à sa performance. De profondis, pour les personnels qui ont fait les frais des plans de sauvetages successifs.

Portrait de vol19

De vol19

awash | 19H51 | 29/07/2008 | Permalien

Evidement ! Qu'est ce que vous croyez ?

Voilà une entreprise qui aura tout connu, les acquisitions, les désaquisitions, la nationalisation, la dénationalisation, les changements de noms successifs, et même récupéré une partie de la fameuse ITT américaine (exemplaire dans les années 50/60 pour la théorie de la « gestion rationnelle » sous le célèbre Harold Gennens (qui inspira le film « 1000 millard de dollars »)), eu même un PDG qui faisait tourner les tables, un autre passionné des trains électriques, et fût tentée par la firme dématérialisée/gestionnaire de projets, pas besoin de demander si les entreprises ont-elles une âme ?

C'est juste triste pour tous ceux à qui on a demandé d'y croire, à coup de voyages et de séminaires, de com, tout celà pour finir au tapis…
Depuis des lustres, la difficulté des fusions est connue, de même que l'enjeu de stratégies claires, même les étudiants d'écoles de commerce le savent.Ils n'empêchent que les PDG partent dans de meilleures conditions que leurs salariés ou cadres…

Jusqu'où faudra t-il aller pour les gens en ai vraiment marre ? Sans doute faut-il pas trop apprendre aux gens à réfléchir… de l'utile…

Portrait de Deamon7

De Deamon7

Expatrié | 02H18 | 30/07/2008 | Permalien

Il me semble qu'à une époque, Tchuruk a été celui qui a redressé le groupe à une certaine époque.
Néanmoins, il y au sein de cette entreprise un gachis de temps et de ressources énorme.
Tout d'abord avec une partie du personnel qui bosse d'arrache-pied, des journées de 12H, une implication intensive etc … (et cela à tous les niveaux de responsabilité.
Ensuite, le management passe sa vie à faire de la « politique » pour savoir quel tache sera la responsabilité de qui, à assurer ses arrières (j'envoie un mail pour rejeter la responsabilité sur un autre, comme ça si le contrat plante ce n'est pas ma tête qui tombe…). Ce petit jeu est évidemment devenu un sport de haut niveau suite à la fusion.

Enfin suite aux rachats de concurrent et surtout la fusion, l'harmonisation des process n'avait pas du tout été prévue, ou alors avec une grande désinvolture. Apparemment ils étaient plus concentrés sur les aspects juridiques et financiers, mais en ce qui concerne le boulot à proprement parler… pas grand chose.

C'est vraiment dommage, une entreprise qui passe les 3/4 du temps aux jeux de pouvoirs plutôt qu'à servir le client. Il faut savoir que sur certains sites, et pas des moindres, il y a un rapport de 5 chefs pour 1 employé.

Un vrai chef d'entreprise, n'ayant pas l'esprit dans le confort d'une rente de situation, pour serrer les boulons et remettre les gens au boulot… La meilleure chose qui puisse arriver à cette boite.

Une bonne nouvelle donc, que cette double éviction.

Portrait de Humain

De Humain

09H33 | 30/07/2008 | Permalien

Contrairement à la rumeur, Tchuruk n'a que restructuré le groupe Alcatel sans le redresser.

1995 : Marc Viénot, directeur de la Société générale, et PDG par intérim d'Alcatel, demande à Serge Tchuruk de quitter le groupe Total pour rejoindre Alcatel en pleines difficultés (marché des centraux de France télécom mobile etc…)

L'affaire avait été un connue par un des journaux du groupe Alcatel, l'Express.

Et Alcatel rachètera l'Américain DSC, mais, après diffusion des chiffres de croissance non crédibles…L'action Alcatel s'écroule en 1998.

On annonce alors 12 000 supression de postes !

Les discussion avec Lucent se passent mal, car Tchuruck veut une entreprise de télécom sans usines !

En 2002, on annonce 30000 suppressions de postes.

Le mariage Alcatel Lucent est une association en laquelle l'un devra supporter les exigences des fonds communs propiètaires et actionnaires de Lucent.
Début 2007, 12 000 suppressions de postes !

En les faits, en juin 2008 la Société Générale conseille de vendre les actions Alacatel à découvert !

Depuis les années 1995, le goupe Alcatel, comme d'autres, issus de la CGE dirigée par Balladur, n'aura donné que des plans trop rapidement établis.
Dommage !
Pourtant cela se passait sur un segment très porteur : les télécommunications !
Si ce segment est de nos jours encore porteur, Alcatel ne sera plus.

Portrait de pedro75

De pedro75

:-) | 15H48 | 30/07/2008 | Permalien

Au moins Serge Tchuruk fait-il l'hunanimité contre lui… Quant à Edouard Balladur, contrairement à ce qui est écrit dans un des commentaires, il n'a jamais dirigé la CGE mais une de ses filliales.

Habituellement, je me rannge du côté de l'accusé mais en tant qu'ex-salarié d'Alcatel pendant 6 ans (je n'ai pas été viré, je précise), je pense que le cas Tchuruk est assez troublant car il est inconcevable qu'un dirigeant ait pu tenir aussi longtemps avec d'aussi mauvais résultats. A commencer par cette journée de septembre 1998 où l'action a devissé de 43% en une seule journée.

Plus choquant encore : les dégats sociaux dans les usines Alcatel vendues à des sous-traitants. J'invite fortement les journalistes de Rue89 à s'interesser au sort des salariés français des usines bradées par Alcatel depuis 2000 (quasiment toutes fermées aujourd'hui). De ce point de vue, le bilan est enocre plus accablant.

Tous les commentaires

Vous avez aimé cet article ? Achetez votre plaque et soutenez l'indépendance de Rue89

Appelez le 08 99 78 00 93 (1,68 € / appel)

Envoyez « RUE » par SMS au 81027 (1,5 € / SMS)

En savoir plus

Accrochez une plaque Rue89 sur votre page de membre et dans vos commentaires. Votre plaque, qui comportera votre numéro de riverain, apparaîtra pendant un mois.

123456
Rentrez le code que vous recevrez dans le cadre ci-dessous pour activer votre plaque

Connectez-vous pour entrer votre code