Decryptage

Caisse d'Epargne : comment avouer 600 millions de pertes

Par François Krug | Eco89 | 17/10/2008 | 21H52

Pendant le krach, la spéculation continue. La Caisse d'Epargne y a laissé 600 millions d'euros, et parle d'un « incident ». Un euphémisme à première vue maladroit, et qui tranche avec la stratégie agressive de la Société Générale pendant l'affaire Kerviel. Mais l'Ecureuil pourrait en fait se révéler plus convaincant que sa concurrente.

La semaine dernière, pendant que les Bourses s'effondraient, ses traders ont continué à jouer sur les dérivés actions. Une activité risquée, consistant à parier sur la valeur future d'un titre. Pari raté. L'affaire a été révélée vendredi matin par La Tribune, et rapidement confirmée par la Caisse d'Epargne dans un communiqué de presse.

« Incident » : le mot attire immédiatement l'attention des médias. Et agace nos riverains. Comme marie75, qui écrit en réaction à notre « A chaud » : « Dites la même chose à votre banquier quand vous êtes à découvert… »

La Caisse d'Epargne est en fait plus précise : il s'agit d'un « important incident de marché ». Mais comme l'indique le dictionnaire, un incident est un événement « peu important ». Perdre 600 millions d'euros, ce serait donc « un important événement peu important ».

Perplexe, Eco89 s'est tourné vers Didier Heiderich, expert en communication et président de l'Observatoire international des crises :

« Je ne suis pas certain qu'ils fassent une erreur en utilisant ce mot. Il y a une différence entre incident et accident. On peut faire un rapprochement avec un autre secteur : dans le nucléaire, on parle d'incident jusqu'à un certain niveau, puis d'accident. Il y a une échelle. Là, malgré l'importance de la somme, la Caisse d'Epargne peut légitimement utiliser le terme d'incident. »

L'actualité facilite la tâche des communicants. Quand le gouvernement annonce un plan de 360 milliards d'euros en soutien aux banques, que représente une perte de 600 millions ? Il y a encore un an, les 250 millions d'euros perdus par un trader de Calyon, la banque d'investissement du Crédit Agricole, avaient fait scandale. Les temps ont bien changé.

Mais il ne suffit pas de minimiser l'ampleur de la perte. Il faut aussi désigner des coupables et faire tomber des têtes. Selon La Tribune, la Caisse d'Epargne a remercié son directeur financier et sanctionné « une demi-douzaine de personnes ». Selon Didier Heiderich, elle a été plus habile que la Société Générale :

« Ils ont fait de la gestion de crise, en prenant immédiatement des sanctions, notamment contre des cadres dirigeants. Contrairement à la Société Générale, qui nous a livré en pâture un lampiste. »

En janvier, en révélant sa perte de 4,9 milliards d'euros, la Société Générale avait dénoncé « une fraude exceptionnelle », et désigné immédiatement un coupable : Jérôme Kerviel. Au risque d'aller « peut-être trop loin », estime Didier Heiderich :

« Ils nous ont raconté une belle histoire. C'est ce que la presse et le public attendent. Ils ont fait en sorte qu'on parle d'une “affaire Kerviel” et pas d'une “affaire Société Générale'. Mais on peut pas se limiter à ça : Kerviel est devenu un héros des temps modernes.”

La Caisse d'Epargne, elle, a visé plus haut. Réaction d'un de nos riverains, Adaunis : “Il serait effectivement invraisemblable qu'on ‘épargne’ ce directeur financier ! ”

Mais le plus dur reste à faire : sauver l'image très particulière de la Caisse d'Epargne, symbole d'épargne populaire et de gestion prudente. Didier Heiderich résume l'enjeu :

“La Caisse d'Epargne fait preuve d'une certaine transparence : on a joué et on a fait une erreur. Ça peut leur être pardonné, mais jouer en Bourse est assez éloigné de leur image. Ils risquent de passer pour une banque comme les autres, et plus pour l'Ecureuil.”

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3 commentaires sélectionnés

Portrait de Carmagnole

De Carmagnole

retraité de l'Education Nationale | 08H03 | 18/10/2008 | Permalien

Dans un premier temps on se dit, ces traders sont vraiment des sa… ! puis la réflexion venant…mais au fond ne sont ils pas recrutés et payés pour cela ? La spéculation n'est-elle pas la nature profonde du système ? Mais alors…n'assiste t-on pas à une opération « bouc émissaire » afin de protéger et le système et les vrais bénéficiaires,les classes possédantes ? Et pendant que le « bon peuple » vitupère contre ces traders la spéculation bat son plein ! ! ! Rien n » a changé ! Le système poursuit sa route pour nous mener droit dans le mur ! ! !
Ouvrons les yeux sur les vrais responsables de cette crise ! Les traders ne sont qu'un petit maillon dans le système qui peuvent être « jetés et remplacés » ( bien sûr je ne pleure pas sur leur sort,ce ne sont pas des smicards ! ) sans dommage pour son fonctionnement.
Ne nous trompons pas de cible ! ! !

Portrait de alain69

De alain69

08H11 | 18/10/2008 | Permalien

Résumons : ils ont spéculé et ils ont perdu. S'ils avaient gagné, personne ne l'aurait su, et ils auraient touché de belles primes en fin d'année, avec les félicitations de la Direction (avec un grand D). Nous atteignons les sommets de l'hypocrisie.
La question posée est : est-ce le rôle d'une banque de spéculer avec les fonds qui lui sont confiés ? Je pense que non., mais depuis des années, les actionnaires en veulent toujours plus, et en premier lieu les fonds de pension, car il faut bien payer les retraites le l'oncle Sam. Et si les résultats sont insuffisants, les fonds de pension vendent le titre et contribuent à la perte de valeur en bourse.
Alors les banques utilisent tous les moyens, y compris la spéculation au risque de perdre, pour afficher les meilleures rentabilités.
Une solution serait de réglementer les opérations spéculatives faites par les banques pour leur propre compte, et ceci au niveau mondial, autant dire une utopie.
En attendant, cet « incident » influe sur le ratio « tiers-one » de la banque et par ricochet sur la quantité de crédits qu'elle peut distribuer.
Il ne faut donc pas minimiser cet « incident ».

Portrait de cat le vieil

De cat le vieil

retraité | 13H52 | 18/10/2008 | Permalien

Sur l'ensemble des blogs, les réactions à l'information du jour sur la caisse d'épargne sont en effet beaucoup plus violentes et beaucoup plus unanimes que celles constatées pour l'affaire Société générale où, dans un premier temps, le public a cru à une escroquerie et vu la banque en victime (peut-être pas si innocente, mais en victime).
Le contexte général a certes un peu changé, c'est un euphémisme.
Mais il est vrai aussi que depuis 200 ans (mais en réalité jusqu'en 1978 seulement), les Caisses d'épargne étaient le refuge des économies des petites gens contre les ravages du Laisser-faire, revenu en force aujourd'hui et aggravé par l'américanisation de la finance mondiale.
On regrette simplement d'entendre au niveau des pouvoirs publics les mêmes incantations dans les deux affaires, alors que le pouvoir de tutelle a l'autorité pour prononcer elle-même les interdictions professionnelles encourues. Vis-à-vis du directeur des caisses d'épargne, non pour avoir perdu, mais pour avoir joué. Une telle mesure, certes infamante, aurait le mérite de remettre les pendules à l'heure pour toute la profession et contribuerait ainsi certainement à l'efficacité pas encore acquise du plan de sauvetage en cours.
Un retour des caisses d'épargne à l'esprit de leurs statuts de 1978 serait aussi un message fort dans le cadre de la refondation projetée des institutions financières.

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