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Philippe, berger pour 200 euros par mois
Par Sophie Verney-Caillat | Rue89 | 26/10/2008 | 17H18
La baisse du pouvoir d'achat est depuis quelques temps l'un des soucis principaux des Français. Eco89 a décidé de s'y pencher en inaugurant une nouvelle rubrique : « Votre porte-monnaie au rayon X », qui propose une radiographie des revenus d'une profession, à travers un exemple concret. Aujourd'hui, Philippe, 54 ans, berger dans le Limousin.

Philippe est éleveur de moutons dans le Limousin, à une vingtaine de kilomètres de Brive-la-Gaillarde. Sur sa petite exploitation de 24 hectares, il élève 170 moutons. Il a commencé comme berger à l'âge de 22 ans « appelé par le goût de la liberté », mais si c'était à refaire, il renoncerait : « Je ne pourrais pas manger. »
A 54 ans, il est toujours animé par la même passion, mais a appris à n'avoir besoin de rien. « Le seul luxe qui me reste, c'est le bonheur d'être dans mes prés », et ce même si c'est dès 7h30 du matin, et jusqu'à 20 heures le soir, voire la nuit en période d'agnelage. Pour ce père de trois enfants* :
« Le samedi et le dimanche ça n'existe pas et les vacances, c'est quand, par chance, un de mes enfants accepte de venir garder l'exploitation pendant une semaine. »
S'il vit à peu près, c'est grâce à la pension militaire de son épouse. Car son exploitation lui rapporte la somme « ridicule » de 200 euros par mois.
Recettes : 1941 euros par mois
Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, la vente des animaux lui rapporte 1152 euros par mois, loin des 1941 euros qui composent l'ensemble de ses revenus. Il cède 150 agneaux dans l'année à sa coopérative, au prix de 82 euros par animal, à quoi on peut ajouter également des ventes occasionnelles à des particuliers, pour 90 euros par bête. Les primes représentent donc plus de la moitié de ses revenus : « Enlevez-les et il n'y a plus d'éleveurs en France. » Ces primes, aussi diverses que complexes, s'élèvent à 789 euros par mois au total.
Comme il vit en « zone Piémont » (moyenne montagne), il reçoit une indemnité compensatoire de handicap naturel (ICHN) de 114 euros par mois. S'il était en haute montagne, il toucherait plus, car les conditions de vie sont encore plus difficiles.
Vient ensuite la prime à la brebis, fixée par Bruxelles qui lui permet de toucher 14 euros par an pour chaque brebis du troupeau : 198 euros par mois.
Il touche également le droit à paiement unique (DPU), une aide européenne versée en fonction de la surface et de l'historique de l'exploitation et qui s'élève dans son cas à 1300 euros par an, ce qui fait 108 euros par mois. « A Bruxelles, ils ont trouvé ce truc là pour encore compenser le manque à gagner des autres primes qui ont baissé. »
Pour « tenir debout », Philippe a également entamé il y a deux ans un contrat d'agriculture durable (CAD), qui lui permet de gagner 3559€ par an, soit 297€ par mois, pendant cinq ans. Pour cela, il s'engage à entretenir des lisières de bois, à limiter le nombre d'animaux par hectare et le recours aux engrais : « Ça n'apporte pas de label, comme le bio mais ça me permet de vivre, tout simplement. »
Dépenses : 1740 euros par mois
Les dépenses sont élevées, et certaines se sont accrues dernièrement. Alors Philippe gère tout ce qu'il peut lui-même, avec l'aide de sa femme. Nourrir les animaux, les soigner, entretenir les prés, faucher, emballer le foin… Le berger doit acheter des céréales pour compléter l'alimentation au foin, ce qui a un coût mensuel de 373 euros :
« Avec la flambée du prix des matières premières, les céréales, la base alimentaire pour mon troupeau, ont cru de 100 euros par mois en une seule année. »
De plus, n'étant pas propriétaire d'assez de terres pour nourrir son troupeau toute l'année, il lui faut en louer. Ce qui lui coûte 83€ par mois. Il est aussi obligé de faire appel à un vétérinaire pour soigner son troupeau, réaliser les vaccins, les visites de contrôle obligatoire et autres traitements… ce qui lui alourdit encore ses charges de 70€ par mois.
Philippe doit également rembourser les emprunts pour la bergerie et le tracteur, et payer une partie des terres de l'exploitation : au total, cela fait 516 euros chaque mois. Le montant des factures d'électricité et d'eau s'élève à 83 euros. Les diverses assurances pour les terres, les bâtiments, les deux tracteurs et le troupeau se chiffrent à 175 euros par mois pour toute l'exploitation. Le gasoil lui coûte 83 euros par mois en ce moment, une hausse de 40% en un an.
En tant qu'exploitant agricole, il est affilié à la sécurité sociale du régime agricole et rural, la Mutualité sociale agricole MSA, pour 237 euros par mois.

Gains : 200 euros
Comment élever ses gains mensuels, qui plafonnent désespérément à 200 euros ? Philippe ne voit pas de solution. S'il avait une plus grosse exploitation, de 1000 moutons par exemple, il devrait aussi avoir un salarié, des bâtiments… « Et beaucoup de soucis en plus. Ce n'est plus du tout la même agriculture… ni la même vie. » Si son métier et son cadre de vie lui plaisent, il a la triste impression de travailler pour « entretenir le paysage ». La coopérative à qui il vend ses moutons à 5,5 euros le kilo revend la viande 8 à 10 euros le kilo à la grande surface, où elle se retrouve entre 15 et 25 euros :
« C'est tellement facile de remplir son caddie. Le consommateur ne pense pas aux agriculteurs qui travaillent pour remplir leurs assiettes. Il ne pense pas à tout le carbone rejeté dans l'atmosphère, ni au fait que si on supprimait les subventions, dans dix ans il n'y aurait plus d'élevage ovin en France. »
Il rêve aujourd'hui à ce que l'agriculture soit déclarée « d'utilité publique » : « On fait manger les Français ! »
*L'une d'entre eux n'est autre qu'Audrey Cerdan, photographe qui travaille pour Rue89 et a réalisé ces photos de son père et de son exploitation.
► Lire aussi la rubrique Votre porte-monnaie au rayon X
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De Irfan
18H52 | 26/10/2008 |
Un article succinct, mais extrêmement intéressant. Merci pour cela.
Par contre, Philippe ne pourrait-il pas s'arranger avec sa coopérative pour effectuer des regroupements d'éleveurs, voire, en s'alliant à d'autres coopératives, remettre au goût du jour l'assolement, ses bêtes pouvant paître gratis sur les champs inusités de tels propriétaires, en échange d'autres services ?
Et pourquoi ne pas essayer d'obtenir le label « bio », qui correspond à un usage limité des antibiotiques (2 fois par an, de mémoire), entre autres mesures visant à limiter les intrants ? Cela semble ne pas être loin de sa méthode d'exploitation.
En tout cas, les inégalités touchent de plein fouet certains agriculteurs, comme souvent les « petits ». Les Beaucerons super-subventionnés qui cultivent du maïs à 1000L d'eau le kilos sur plusieurs milliers d'hectares n'ont pas à s'en faire, ni les compagnies agricoles américaines. Encore moins, évidemment, ceux qui distribuent les produits agricoles.
Par contre, le vigneron du Languedoc, le maraîcher normand, l'éleveur choletais ou limousin, oui.
Continuez ce genre de portraits, s'il vous plait =).
De jl schmitt
professeur de mathématiques à peu p... | 19H36 | 26/10/2008 |
Votre exemple est un peu extrême.
Mon fils travaille pour un groupement en Ariège. Il garde 2000 moutons de mi-mai à mi-octobre. Ils le payent 1500 euros par mois + prime de précarité, congés payes, le nourrissent, assurent deux héliportages.
Ces éleveurs ne vivent pas comme des traders mais ils vivent convenablement car ils ont un autre mode de vie que les urbains.
Bien sur, il faudrait une meilleure distribution. Certains font de la distribution directe mais c'est difficile avec toute la réglementation.
C'est un travail dur mais il permet de vivre.
JL
De affreuxjojo
20H06 | 26/10/2008 |
L'élevage de mouton est particulièrement touché par la concurrence. En Australie ou en Nouvelle-Zélande la laine est le produit principal des élevages de mouton et, faute de débouchés, la viande est considéré comme un sous-produit (le contraire exact de la France). Cette viande (et d'autres) arrive à des prix très inférieurs au seuls prix de revient en France.
Des éleveurs arrivent à se sortir de cette situation en mettant sur pied des ventes directes à la ferme. Cela suppose des investissements en chambre froides et un certains nombre de tâches supplémentaires : prospection, vente au détail. Cela suppose aussi des débouchés proches, généralement une grande ville. Il existe une demande pour la viande biologique, mieux vendue, mais la reconversion et l'obtention du label exigent plusieurs années. L'intérêt de la vente directe pour l'éleveur est de récupérer pour lui toutes les plus-values faites le long de la chaine : découpe, vente au détail.
De Pierrrrre
20H55 | 26/10/2008 |
Lorsqu'on voit les exploitations en Nouvelles Zélande, avec des moutons ..par millions de têtes.. on se dit que les 170 moutons de notre berger ne lui permettront pas de vivre, malgré la prime européenne destinée à compenser la faiblesse de ses revenus.
Mais en fait, ce berger a son utilité, au dela des quelques moutons qu'il apporte à notre alimentation.
Sa vraie fonction, c'est celle de jardinier de nos paysages.
Sans lui, les villages seraient encore plus silencieux qu'ils le sont actuellement,
les champs seraient en friche, les chemins inexploitables, et la vie à la campagne serait sans vie.
C'est pour cela que notre berger devrait, non pas être aidé, subventionné, mais payé, rémunéré afin que la collectivité participe à cet entretien qu'il effectue de nos paysages de France.
Le payer pour entretenir autour de son champ des chemins débroussaillés…
On paye bien les artistes, on les subventionne pour cet air de fête qu'ils apportent dans nos théatres et dans nos salle des fêtes,
des jardiniers pour que pelouses et arbres de nos jardins soient bien taillés,
pourquoi ne rémunerrerait-on pas nos paysans pour cette vie qu'ils entretiennent au fond des plaines et des montagnes de France ?
Un truc à trouver afin de favoriser le berger du bout du Causse, plutôt que le céréalier de la Brie qui n'a pas besoin de ça pour vivre.
De Filiber
Eleveur | 12H03 | 27/10/2008 |
Je suis l'éleveur dont il est question dans cette article.
J'ai conscience que dans ce monde complexe et si dur, beaucoup de gens souffrent vraiment, et bien plus que moi. Mais au delà de toute polémique, au delà des primes et des calculs qui nous font oublier qui nous sommes, j'ai simplement posé sur un papier des chiffres : 200 brebis, 200 euros ; 500 brebis, 500 euros ; 1000 brebis, 1000 euros. Voilà tout.
Même si pour certains ce que je fais est destiné à mourir, faire ce métier, pour moi c'était écouter ce que me disait ma tête, et je pense effectivement que bientôt cela deviendra un luxe impossible.
Merci en tous cas de vos réactions ! J'ai bien aimé celle de chat de goutière, qui dit que les éleveurs sont des chômeurs qui croient qu'ils ont un boulot !
Bonne journée à vous.