Une fausse Sorbonne vend des diplômes pour 500 euros
Par Jean Abbiateci | Journaliste | 12/11/2008 | 13H51

Dans la tribu des bidonneurs de CV, les lecteurs de Rue89 avaient déjà fait connaissance avec un maître en la matière : Alexis Debat, expert en terrorisme autoproclamé qui squattait les plateaux de télévision américains. Mais son doctorat bidon, délivré par la non moins bidon Edenvale University, n'est qu'un exemple parmi d'autres des possibilités qu'offre le marché des « diploma mills », littéralement des moulins à diplômes, qui sévissent sur la Toile.
Vous rêvez d'un MBA Business ou d'un Master Informatique ? Contre quelques centaines ou milliers d'euros, ces fausses universités en ligne vous délivrent leurs sésames sans aucun cours ni examen. Selon les sources, on en dénombrerait 300, voire 800 dans le monde. Un secteur en pleine croissance, surfant ces dernières années sur la démocratisation de l'accès à Internet.
Aux Etats-Unis, le système est rodé. La plupart des moulins à diplômes profitent de la notoriété d'écoles anglo-saxonnes en jouant sur l'orthographe : la très prestigieuse Stanford University.edu devient ainsi sur le web une Standford University.edu.tf beaucoup moins tatillonne sur la sélection de ses élèves. Le phénomène n'épargne pas la France.
Une étrange « Ecole supérieure Robert de Sorbon »
C'est au cœur des vertes campagnes de Poitou-Charentes, à la Trimouille plus précisément, que se niche la surprenante Ecole supérieure Robert de Sorbon. Contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, il ne s'agit pas d'une antenne rurale de Paris IV-Sorbonne.
Sur son site web en anglais, toutes les rubriques correspondent à celles d'une « university » : le mot d'accueil du doyen, la devise, le coin des anciens élèves… et une boutique (supposée « not for profit »), où l'on peut acheter quelques « goodies » (la casquette à 15 euros, l'autocollant pour 6 euros).
Allons jeter un œil au rayon des diplômes. On trouve de tout, des MBA, des Bachelors, des Doctorates : commerce, agriculture, science, aérospatiale ou théologie ! Vous pouvez même choisir l'intitulé du diplôme. Ici, le client est roi.
Comment est-ce possible ? L'argument est implacable : la Validation des acquis de l'expérience (VAE). En France, ce dispositif, légal, vous permet de transformer des années d'expérience professionnelle en diplôme. Exemple : vous avez été éducateur pendant quinze ans. Vous pouvez faire reconnaître cette expérience pour acquérir par exemple un Master. Or, de l'avis de ceux qui l'ont vécu, le parcours est long et n'a rien d'une formalité.
L'université « Robert de Sorbon » profite d'un vide juridique
L'Ecole supérieure Robert de Sorbon, elle, vous demande seulement l'envoi un CV succinct par email et surtout un virement PayPal de 50 euros avant toute chose (et un autre de 500 euros si votre dossier est accepté). La réponse du jury est garantie en 30 jours chrono.
C'est sur un vide juridique que l'activité de Robert de Sorbon s'est nichée. Sauf pour les professions réglementées (médicales notamment), n'importe qui peut dispenser une formation professionnelle et offrir un diplôme sans agrément particulier. Dans ce no man's land, il existe des établissements sérieux et d'autres beaucoup moins.
Robert de Sorbon fait partie de la seconde catégorie. Concrètement, l'université n'a pas d'existence réelle. Elle a simplement été immatriculée en 2004 comme association à la Trimouille. Sur place, pas de campus, comme nous l'a confirmé le responsable du Point Relais Conseil chargé de la VAE sur le secteur Sud-Vienne.
Le site a été enregistré par le doyen de la pseudo-université lui-même, John Thomas. On retrouve la trace de ce curieux personnage de l'autre côté de la planète, à Wallis-et-Futuna, collectivité d'outre-mer française où il a enregistré le site web d'une non moins étrange Université de Wallis. Cette dernière propose à peu près le même système de diplômes que Robert de Sorbon, et ne dispose pas non plus de locaux, ce que nous a confirmé le vice-recteur de Wallis.
Un serial-universitaire en Floride
John Thomas est en fait le pseudonyme utilisé par un Français devenu Américain, Jean-Noël Prade, qui a certifié en 1999 devant le tribunal du comté de Sarasota, utiliser ces différents pseudonymes.
L'homme a de multiples casquettes. Outre Robert de Sorbon et Wallis, il possède également une autre université floridienne, Saint Augustin. Prade est également à la tête de l'AUAP un organisme qui évalue et conseille les étudiants étrangers pour leur recherche d'une faculté américaine et gère parallèlement d'autres activités, notamment la vente à distance de cosmétiques roumains.
Faute de pouvoir le joindre par téléphone, nous avons réussi à le contacter par email. Il nie être le créateur de ces différentes universités, même s'il dit connaître l'Université Robert de Sorbon.
« Je vous assure que l'AUAP et moi-même n'avons eu aucun contact avec cet établissement depuis au moins deux ans et dem. Pour moi, les institutions que vous mentionnez (Wallis, Sorbon, Saint Augustin) ne sont pas les moulins à diplômes puisque ils ont le droit d'accorder des diplômes et ont, d'après ce qu'ils en disent, des procédures sérieuses. »
En tout cas, l'homme s'occupe de ses universités en bon père de famille. Il n'hésite pas, quand les notices Wikipédia mettent en doute la probité de ses écoles, à faire le ménage depuis son ordinateur de Sarasota sur les articles Sorbonne.
Multi-casquettes, Prade traîne également quelques casseroles. En 2000, il est condamné pour avoir acheté les noms de domaines Internet Louis Vuitton. En 2006, l'AUAP est condamné pour s'être revendiquée d'une accréditation qu'elle n'avait pas.
Alertés, quelques journalistes locaux, notamment du Sarasota Herald Tribune, ont publié une enquête sur les agissements de ce personnage…
Un marché mondial de 200 millions de dollars
La France n'est pas la championne du monde des moulins à diplômes, elle n'en abrite, selon notre enquête, que cinq. Le Centre national de la certification professionnelle recueille de temps en temps des doléances et des questionnements d'étudiants sur la validité de ces établissements, rassemblée dans un dossier intitulé « arnaques ».
Outre Robert de Sorbon, plusieurs questions d'utilisateurs concernent l »Université multiculturelle internationale, basée en Dominique. Cette université, qui, renseignement pris auprès du CNCP, n'a aucune valeur, propose le même système d'accréditation par la VAE que Robert de Sorbon. Détail amusant, son recteur est également l'auteur d'un guide de la VAE, publié en 2004 chez Eyrolles.
En tout cas, avis aux entrepreneurs : en ces temps de crise, la création d'un moulin à diplôme est un marché plein d'avenir. John Bear, consultant pour le FBI, estimait en 2001 que le marché pouvait aller au-delà des 200 millions de dollars par an.
Le chiffre d'affaires de certaines fausses universités oscillerait entre 10 à 20 millions d'euros. Certaines ont une base arrière dans des paradis fiscaux : Etat du Delaware, micro-états des Caraïbes, Libéria, Panama…, comme l'a répertorié l'Etat de l'Oregon. Résultat : la justice est souvent impuissante.
Aux Etats-Unis, le phénomène est pris très au sérieux, accusé d'être une porte d'entrée pour l'immigration illégale et le terrorisme. En France, l'échelle de l'arnaque est bien sûr beaucoup moins importante. Mais si ce marché est si florissant, c'est qu'il existe un vivier de consommateurs prêts à franchir le pas.
Il suffit d'aller sur certains réseaux sociaux professionnels comme Viadeo ou Linkedin pour se rendre compte que ces diplômes sans valeur trouvent preneurs. La preuve qu'en France comme ailleurs, le diplôme, même bidon, reste une valeur sûre.
Remise des diplômes de la US Naval Academy, à Annapolis (Jonathan Ernst/Reuters).
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De Newborn Minnesotan
perplexe | 18H01 | 12/11/2008 |
Cet article est vraiment excellent !
Bon sujet, très fouillé, vérifié, preuves à l'appui, etc.
Vraiment, un modèle du genre.
Toutes mes félicitations à l'auteur et…
…au plaisir de le lire encore !
De Jaycib
Unsafe at any speed | 18H05 | 12/11/2008 |
De faux diplômes sont octroyés par des escrocs depuis des décennies. Il s'agit dans tous les cas (1) d'abuser de la confiance des gens, mais, dans la plupart des cas, (2) les gens en question entendent bien se prévaloir de ces diplômes en parfaite mauvaise foi.
Il y a une erreur dans le texte : l'Etat du Delaware (Etats-Unis) n'est pas un paradis fiscal. Il se contente de demander des frais d'enregistrement minimes aux entreprises américaines à constituer ou déjà constituées. Je ne sais pas exactement quel est le pourcentage d'entreprises américaines constituées au Delaware pour cette raison, mais ça ne doit pas être très loin de 80%. Toutes ces entreprises sont redevables de l'impôt sur les bénéfices à l'administration fiscale américaine (Internal Revenue Service), et ne bénéficient donc pas d'un avantage quelconque.
De Michael A.
apprenti-chercheur (futur chômeur) | 18H52 | 12/11/2008 |
Article excellent et amusant.
Cela dit, je retourne à mes études bidons - enfin je veux dire « qui mènent au chômage ».
C'est que, parfois, on peut étudier longtemps des choses sérieuses pour au final n'être perçu que comme un moins que rien !
De Jean Abbiateci (auteur)
Journaliste | 19H42 | 12/11/2008 |
@Jaycib
Concernant le Delaware, vous avez raison, il n'apparaît pas effectivement sur les listes des paradis fiscaux publiées par le FMI et l'OCDE. Mais les critères pour élaborer ses listes sont assez restrictives de l'avis de certains experts et acteurs de la société civile.
La « plate-forme paradis fiscaux et judiciaires » qui regroupe plusieurs grandes ONG (Caritas, Oxfam, Transparency International..) classe le Delaware comme paradis fiscal, avec un score qui le place au-dessus d'Hong-Kong ou du Luxembourg.
http://argentsale.org/data/File/brochurepfj.pdf
Pour vous faire une idée plus précise, je vous conseille un lien très intéressant d'un article du temps sur cette question.
http://www.letemps.ch/template/print.asp ? article=215017
A noter également, l'ouvrage de Chavagneux et Palan sur les Paradis Fiscaux. Il donne d'ailleurs le chiffre de la moitié des entreprises américaines cotées en Bourse qui ont leur siège social dans cet état.