Enquete sur l'industrie du disque

Musique (1/4) : le CD, pas encore mort, déjà collector

Par Isabelle Hanne et Nolwenn Le Blevennec | Journalistes | 16/01/2009 | 17H19

Au 41e Midem à Cannes en janvier 2007 (Eric Gaillard/Reuters).

Logo des Inrocks.A l'occasion de l'ouverture du 43e Midem, Rue89 et Les Inrockuptibles s'associent pour une grande enquête en quatre volets sur l'industrie musicale française. Une semaine après la promesse d'iTunes de supprimer ses DRM, le point sur la mort annoncée du CD, le combat des majors pour survivre, les nouveaux acteurs et la musique bientôt gratuite.

Le refrain passe en boucle : « L'industrie musicale française est sinistrée. » Depuis cinq ans, les majors ont vu leur chiffre d'affaires s'écrouler, divisé par deux. Leurs effectifs et leurs budgets, diminuer comme peau de chagrin. Selon le Syndicat national de l'édition musicale (SNEP), le nombre de salariés permanents du secteur a été réduit de moitié depuis 2003.

Les ventes de CD ont chuté de 14% en 2008 selon l'institut statistique GFK, qui calcule les chiffres de l'industrie de la musique. Le SNEP avance, lui, un chiffre un peu supérieur, « de 15 à 20% », selon Hervé Rosny, son président. Les bénéfices TTC des ventes de CD sont, cette année, passés, selon GFK, sous la barre symbolique du milliard d'euros : de 1,066 milliard en 2007, à 914 millions d'euros cette année, avec 66,6 millions de disques vendus.

Le single, victime du téléchargement illégal

La crise est bien réelle, et pourtant, la musique n'a jamais autant été consommée. L'assassin notoire du CD, c'est bien sûr Internet, et ses possibilités infinies et gratuites de diffusion, téléchargement et reproduction. Pour GFK, selon des études basées sur des déclarations de consommateurs, le téléchargement illégal n'aurait pas tendance à augmenter.

« Mais cela reste l'une des principales causes de la baisse du marché », nous indique Laurent Pâtissier, responsable musique de l'institut. Car le téléchargement légal n'affecte, pour le moment, que très peu l'industrie du disque. Même s'il est en nette progression, avec un chiffre d'affaires de 65 millions d'euros en 2008. Soit une progression de 70% par rapport à 2007 :

« Cette croissance n'est pas encore assez rapide. L'annonce d'iTunes faite début janvier [sur la suppression des mesures anti-copie] promet cependant de dynamiser le marché. On s'attend à un fort développement en 2009. »

Vinyle, cassette, CD, puis Internet. Depuis trente ans, l'industrie musicale a encaissé les révolutions technologiques, douloureusement. A chaque fois, il a fallu laisser aux différents acteurs le temps de s'adapter. « Au début, l'industrie musicale a lutté contre le CD », rappelle Olivier Hascoat, DG de MySpace France. « On pensait que le son analogique était meilleur. »

Un comble : les distributeurs ne voulaient pas changer la largeur des bacs dans les magasins, adaptés aux vinyles. « Puis l'industrie s'est rendu compte qu'il y avait beaucoup d'argent à se faire avec le CD, en passant du tube à l'album ». A partir du milieu des années 80, l'ensemble du « music business » s'est replacé sur un marché rapidement dominé par le Compact Disc, jusqu'au début des années 2000.

Aujourd'hui, avec Internet, marche arrière toute. L'album est obsolète, les internautes consomment du titre. Le téléchargement se concentre sur le single, sur le hit. « Personne n'achètera plus quinze chansons pour n'en écouter qu'une ou deux », constate Olivier Hascoat. Le fameux « CD 2 titres » est ainsi devenu rapidement le support le plus vulnérable au téléchargement illégal. Hervé Rosny, l'actuel président du SNEP, va dans le même sens :

« Le single va mourir, parce que le téléchargement en est une parfaite substitution. Les tubes éphémères sont les titres les plus téléchargés. »

Les singles visent, en plus, les jeunes consommateurs, « ceux qui ont pris Internet en pleine figure ». Une disparition que confirme Bertrand Delrue, directeur des produits audio et vidéo à la Fnac :

« Le single, c'est un marché qui devient anecdotique. On en vend encore en hypermarché, mais c'est un support qui va être amené à disparaître. »

Le CD : un support musical obsolète ?

Pour certains, 2009 serait la dernière année du CD. Mais si le single est agonisant, n'enterrons pas trop vite l'album. Près de 80% des revenus sont encore générés par le physique. Pour Alan Gac, DG du label Cinq-7 (The Do, Dominique A…) :

« Le CD n'est certainement pas l'avenir, mais il reste une base indispensable. Dans cinq à dix ans, le physique ne représentera peut-être plus que 20% des ventes. Mais il n'y aura pas de rupture, c'est une transition. »

Une transition garantie par l'inertie démographique : une certaine tranche de la population, plus âgée, continuera à acheter des disques. C'est ce qui assure à certains genres musicaux leur pérennité sur support physique : « Les répertoires classique et jazz se portent mieux sur le marché », indique Bertrand Delrue.

Pour Michel Pampelune, fondateur du label indé Fargo, certaines bonnes ventes d'albums en 2008 (Fleet Foxes, Alela Diane) prouvent qu'il « existe encore des gens qui ont envie d'acheter des CD ».

A la Fnac, comme le précise Bertrand Delrue, « on a fait des meilleures ventes en décembre 2008 qu'en décembre 2007. Ce sont des signes positifs qui montrent que le marché du physique existe toujours. » D'ailleurs Pascal Nègre rappelle que le CD est un cadeau indémodable :

« C'est un cadeau qui fait toujours plaisir, d'ailleurs 60% des CD sont offerts. On ne peut pas offrir un téléchargement. »

Enfin, la mise à disposition gratuite d'albums sur Internet peut paradoxalement stimuler les ventes de CD. Selon le site américain Amazon.com, c'est l'album du groupe Nine Inch Nails, « Ghosts I-IV », qui a été le plus vendu au cours de l'année écoulée. Il était pourtant disponible gratuitement -et légalement- sur Internet. Vendu cinq dollars sur Amazon, cet album de 36 morceaux était sorti sous licence Creative Commons, c'est-à-dire que son partage intégral et sa réutilisation à des fins non-commerciales étaient autorisés.

« On ne peut pas dire aujourd'hui que le CD va disparaître, poursuit Hervé Rosny. Mais il finira par être résiduel, comme un livre d'art. On l'achètera pour posséder physiquement l'œuvre d'un artiste qu'on adore. »

Le CD, une œuvre d'art à posséder, comme un vinyle se collectionne

Les acteurs de l'industrie musicale l'ont bien compris, et proposent désormais pléthores d'éditions limitées et « collector », avec des bonus et des contenus exclusifs. Bertrand Delrue confirme :

« Le consommateur est prêt à dépenser de l'argent sur la valeur ajoutée. Ces contenus sont très vite en rupture de stock. »

Le disque n'est pas mort, mais la crise a diminué son espérance de vie. Pour Alan Gac, « le disque vit un cycle plus court, et connaît plus de mutations : des éditions limitées, puis des pochettes cheap premier prix… Aujourd'hui tout va plus vite. » Pour Laurent Pâtissier, « le CD, on ne le voit pas disparaître. On devrait atteindre un seuil minimum d'ici quelque temps. »

Selon Borey Sok, blogueur spécialiste de la musique 2.0, « le CD sera le vinyle de demain ». Et c'est tout le mal qu'on souhaite à la galette dorée : devenir un objet « vintage », de collection. Selon Nielsen Soundscan, qui mesure les ventes de musique aux Etats-Unis, le marché du vinyle se porte plutôt bien, avec 1,88 millions d'unités vendues outre-Atlantique en 2008. Un record depuis 1991.

Lire aussi :
MP3, livre électronique : des cadeaux pas assez « réels »
Midem 43e édition - du 18 au 21 janvier - Midemnet : les 17 et 18 - Palais des festivals de Cannes.

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Photo : au 41e Midem à Cannes en janvier 2007 (Eric Gaillard/Reuters).

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5 commentaires sélectionnés

Portrait de NonooStar

De NonooStar

Informaticien | 10H32 | 17/01/2009 | Permalien

Le single n'est pas victime du téléchargement illégal, il est surtout victime de l'entêtement des maisons de disque à toujours suivre le même modèle marketing : toujours se débrouiller pour qu'un single soit extrait d'un album et pas un stand-alone et faire intensivement la promotion de l'album plutôt que du single. On peine à imaginer qu'aujourd'hui un artiste pourrait sortir un « Strawberry Fields Forever » ou un « Jumpin » Jack Flash » sans l'inclure dans un album…

Quant au CD, il faut espérer qu'il va bientôt disparaître car quoi qu'on fasse, c'est tout de même un objet moche dont l'apparition correspondait à un évolution technique naturelle (plus d'informations sur moins de place, un objet plus facile à manier, moins fragile, qui ne s'usait pas à l'usage). Mais avec la dématérialisation de la musique, le CD est battu sur un plan esthétique par le vinyle et d'un point de vue pratique par le fichier numérique (de préférence dans un format non destructeur).

D'ailleurs, certains labels ne s'y trompent pas et jouent sur ce couple vinyle/mp3 : par exemple, Saddle Creek, label de Bright Eyes, insère dans les pochettes de ses vinyles un code permettant de télécharger la version mp3 de l'album sur leur site. Et si l'auditeur a besoin de l'album au format CD, il peut graver son CD (ce qui est désormais une formalité).

Personnellement, ce que j'attends désormais, c'est que les artistes prennent conscience de la formidable opportunité offerte par la matérialisation de la musique : pour la première fois, le support physique n'est plus une contrainte et j'espère que la notion d'album (au sens de oeuvre musicale de plus de 40 minutes) disparaîtra au profil de la notion d'oeuvre en elle-même. Que cette oeuvre fasse deux minutes, vingt ou trois heures, c'est à l'artiste et à lui seul d'en décider puisqu'il n'a plus à se plier à un support physique et on en reviendra finalement la véritable notion d'oeuvre musicale (la Walkyrie de Wagner n'est pas un « quadruple album », c'est un oeuvre).

Portrait de Franpi

De Franpi

Ours | 11H12 | 17/01/2009 | Permalien

Ce genre de débat me fait franchement marrer, et c'est le prolongement de la grande claque que se prennent les majors depuis 10 ans : leur musique prémachée se consomme comme des McDo ou des soupes de vermicelle et tout se ressemble ; le mainstream est devenu le marais, des groupes comme Coldplay qui digère 20 ans de musique pop pour en faire un « truc » pas dérangeant et sans aspérité deviennent un « grand groupe », tout est propre, aseptisé et sans idées, et les majors s'étonnent de la « crise ».
Quand je lis le « responsable » de la FNAC qui dit que le jazz est une musique de vieux, et que c'est pour ça que le marché se soutient alors que c'est l'une des scènes les plus vivaces et créatives, avec une vraie économie de petit label qui tient debout dans la tempête et qui vend des disques (peu, certes, mais à l'image de ce marché…), je me dit que ce sont peut être aux « responsables » de se remettre en question !
Quand au support physique, pas d'inquiétude à ce sujet, il restera un objet de collection, parce que les pochettes sont importantes, les notes à l'intérieur aussi, savoir qui et où cela a été enregistré, les instruments… Il y aura toujours un public pour ça, plus exigeant peut être, plus radical dans ses choix musicaux sans doute, mais c'est tant mieux pour le disque !

Portrait de Lionel Gruénais

De Lionel Gruénais

Disquaire | 13H01 | 17/01/2009 | Permalien

Lecture faite de l'article & des différents commentaires, tous les arguments tournent autour de la musique de variété ou populaire (sans connotation péjorative dans ce terme) & rien concernant la musique dite savante - « classique », jazz, traditionnelle -, répertoires pour lesquelles des critères de qualité sonore sont primordiaux (& là vous vous apercevez réellement, même avec une chaîne basique & sans être ingénieur du son, de la différence entre le mp4 & un CD).

Mais là n'est pas le problème.

OUI il faut un travail éditorial digne de ce nom (& beaucoup d'artistes travaillent en ce sens avec les éditeurs) même si nous avons perdu le confort de lecture des pochettes des 33 t/mn (sans évoquer l'humanité du son analogique).

OUI il faut que le disque soit moins cher (pour cela il est nécessaire de travailler sur le long terme & non pas escroquer le quidam moyen en lui faisant payer les nouveautés au prix fort pour les proposer au bout de six mois à quasiment moitié prix).

OUI il faut des lieux de diffusion de ces disques qui permettent de donner aux mélomanes le temps de la découverte, d'aiguiser sa curiosité, de passer d'un répertoire à un autre au fil d'une conversation engagée avec un autre être humain & non pas installé passivement devant un écran.

OUI cela tient (encore pour l'instant) de l'apostolat & il faut être capable de critiquer (au sens négatif) une nouveauté dont tout le monde entend parler par media interposés, d'argumenter afin de faire découvrir des artistes de grand talent qui ne sont pas forcément sur le devant de la scène, de suggérer LE disque résultat du travail d'éditeurs dont l'âme ne s'est pas solubilisée dans le tout commercial (à ce sujet je vous rappelle une fable de La Fontaine qu'une amie m'a envoyée récemment : http://www.etudes-litteraires.com/la-fontaine-savetier.php)

OUI je suis disquaire & fais mon possible à mon microscopique niveau afin que ces réalisations artistiques (CD comme DVD) - que je me refuse à dénommer « produit » comme je me refuse à utiliser le terme « d'industrie » en parlant du disque -, résultat d'années d'efforts & d'implication sans fard d'une sensibilité créatrice, puissent perdurer & démontrent l'inanité de cette course à la consommation d'un produit jetable & interchangeable, tuant la diversité par le surnombre & la position hégémonique de certains groupes, ce que j'appelle le Monsanto culturel.

Lionel Gruénais / La Folie du Mélomane
(Disquaire indépendant spécialisé)

Portrait de OapTao

De OapTao

écrivain | 18H44 | 17/01/2009 | Permalien

A voir le nombre de commentaires (et leur longueur), je constate que la mort éventuelle du CD et le sempiternel débat CD/Vinyle (cf Mac ou PC, Peugeot ou Renault…) consomme toujours beaucoup d'encre (virtuelle). Perso, fan de musique depuis toujours, j'ai utilisé tous les formats (sauf le laserdisc) et je les ai tous aimés ! Quand j'achetais du vinyle, je l'enregistrais aussitôt sur K7 pour avoir un son « propre », sans grattements ni rayures. Combien de millions de vinyles ont été copiés sur K7 ? Certes, le son était moins bon, mais avec une bonne platine et de bonnes cassettes, ça le faisait. Puis c'est devenu transportable avec les Walkman… Maintenant, quand j'achète des cd, c'est en effet souvent des « collectors » ou des trucs qui ne se trouvent pas en téléchargement, légal ou non… Quant au mp3, arrêtez de chipoter : un téléchargement à 256, voire 320 kbps est aussi bon qu'un CD du commerce ! Quant à « l'incivisme » des gens qui téléchargent gratis leurs groupes préférés : rappelons que le dernier album de Nine Inch Nails (diffusé sans le concours d'une major) était disponible en 4 formats : gratis (mp3 « basique »), à 5 $ (il y avait l'artwork avec pour se faire son propre cd), à 15 $ (CD physique + 1 CD bonus) et l'édition collector à 140 $ (superbe coffret, 4 CD, un livret, des stickers, etc). Eh bien, l'édition collector a été épuisée en moins d'une heure et avec ce système, Trent Reznor a gagné 22 millions de dollars… La mort des majors, oui, et c'est tant mieux ! Mais les artistes, eux, survivront, s'ils ne prennent pas leur public pour des cochons de consommateurs !

Portrait de Qouyub

De Qouyub

Graphiste | 17H54 | 18/01/2009 | Permalien

Sympathique constat pour « les jeunes ».

Je m'éclatais aussi les tympans à l'époque sur du materiel de mauvaise qualité, pour une question financière. Je m'éclatais aussi les tympans en bidouillant mes pédales d'effets pour m'extasier comme un imbécile sur le résultat, ne m'empêchant pas par la suite d'apprécier, voire d'être pointilleux sur la qualité sonore.

Je n'apprécie pas les propos qui s'appuient sur de mauvaises analysent et qui rendent les débats stériles. Et surtout que le : « mais ces jeunes n'y comprennent rien » ou « c'était plus comme avant » sont passés, repassés et avariés.

Quand on est jeune (je parle d'une bonne quantité de jeunes), on est con et content de l'être, l'essentiel étant d'en profiter avant de devenir con et mécontent de l'être.

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