Enquete sur l'industrie du disque

Musique (2/4) : le réveil des majors

Par Isabelle Hanne et Nolwenn Le Blevennec | Journalistes | 17/01/2009 | 18H16

T-Pain aux American music awards à Los Angeles le 24 novembre (Phil McCarten/Reuters)

Logo des Inrocks.A l'occasion de l'ouverture du 43e Midem, Rue89 et Les Inrockuptibles s'associent pour une grande enquête en quatre volets sur l'industrie musicale française. Une semaine après la promesse d'iTunes de supprimer ses DRM, le point sur la mort annoncée du CD, le combat des majors pour survivre, les nouveaux acteurs et la musique bientôt gratuite.

Internet a profondément déstabilisé l'industrie de la musique. « Les majors ont vraiment manqué de vision, elles n'ont pas du tout compris ce qui était en train de se passer », juge Vincent Demarthe, manager de Rohff et ancien d'EMI : « Les maisons de disque ont très vite considéré Internet comme un ennemi, ce qui leur a fait prendre 7-8 ans de retard. »

Mais depuis quelques années, l'industrie s'est réveillée et multiplie les initiatives pour sortir la tête de l'eau : « Nous ne sommes pas endormis. Le taureau est arrivé, il a fallu le prendre par les cornes », rigole Pascal Nègre, PDG d'Universal Music.

Sus aux pirates, encourageons
le téléchargement légal

Déjà, en encourageant le vote du projet de loi Création et Internet, ou loi Olivennes. La loi devrait être examinée en mars à l'Assemblée nationale. Son vote débouchera sur la création de la Haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet (Hadopi) qui contrôlera et punira, selon un mécanisme de « riposte graduée », les internautes qui se livrent au téléchargement illégal en peer to peer. « On attend beaucoup de cette loi », assure Hervé Rosny, le président du Syndicat du disque (Snep). « On a déjà perdu beaucoup de temps. Plus le temps passe, plus le sentiment d'impunité grandit. »

Pour certains, la loi aura peu d'impacts. Trop tard. « La loi contre le piratage est complètement obsolète, parce qu'elle ne peut s'appliquer qu'au P2P », explique Borey Sok, blogeur spécialiste de la musique 2.0. « Or, aujourd'hui, on télécharge de plus en plus en megaupload. » Sur les serveurs de newsgroups et sur les sites de stockage comme RapidShare, il est en effet impossible de connaître l'adresse IP des utilisateurs. Impossible de les identifier, et donc, impossible de les punir.

La seule véritable option pour les majors reste donc d'encourager le téléchargement légal. La suppression des mesures anti-copie, une partie des DRM (Digital rights management), annoncée notamment par Apple début janvier, devrait pouvoir y contribuer. La levée de ces verrous numériques permet le partage de fichiers téléchargés légalement : « On ne pourra plus dire que l'offre légale est moins agréable à utiliser », commente Hervé Rosny.

Les vidéos monétisées

En plus du téléchargement légal, les acteurs de l'industrie musicale cherchent de nouvelles sources de revenus. Premier front : la monétisation des contenus vidéos.

Jusqu'à fin 2008, les maisons de disque ont vu leurs revenus vidéo fuiter vers d'autres acteurs, comme YouTube ou Dailymotion. Le temps où les quatre majors, Universal Music, Warner Music, Sony BMG et EMI, n'étaient que très modiquement rémunérées sur ces vidéos est révolu. Fin décembre, Warner a demandé à YouTube de retirer les clips de ses artistes, au terme de leur contrat de licence.

Les majors auraient plusieurs projets : conclure un partenariat avec la plateforme de séries et films Hulu.com, et créer leur propre site de clips vidéo. Universal a déjà créé Alloclips, en partenariat avec Allociné, en octobre dernier.

Pour Borey Sok, « les maisons de disque ont compris qu'il fallait changer et s'adapter comme un média à part entière ». Et qu'il fallait s'adapter aux nouveaux acteurs du marché de la musique. Elles ont signé des accords avec SFR, MySpace, Deezer…

« Nous travaillons main dans la main avec les majors », explique Olivier Hascoat, le DG de MySpace France. « Elles viennent nous voir pour mettre du contenu en avant, faire des exclusivités. Nous avons un échange amical, et chacun fait son métier. »

La stratégie 360°

Deuxième initiative : le développement de « stratégies 360° ». Les majors gagnent de moins en moins d'argent sur la vente de CD, mais de plus en plus sur l'ensemble des autres activités de l'artiste : édition, tournées, produits dérivés et publicité.

Les partenariats avec des marques, appelés « endorsement », sont de plus en plus courants. U think ! , l'agence conseil d'Universal Music France, dédiée aux partenariats entre artistes et marques, a orchestré, entre autres, l'association du DJ Martin Solveig au lancement de la nouvelle Ford Fiesta, à l'automne 2008.

La musique live, qui se porte bien, devient une autre manne financière pour les maisons de disque qui rachètent tourneurs et salles : Universal a racheté l'Olympia dès 2001. En 2008, Sony BMG s'est emparé d'Arachnée Productions, Warner de Jean-Claude Camus Productions. Le label indépendant Because Music a, lui, pris le contrôle de l'organisateur Corida et de trois salles de concert. Pour Vincent Demarthe, manager du rappeur Rohff :

« Les maisons de disque doivent apprendre à devenir des structures polymorphes, capables de tout faire pour la commercialisation de l'artiste. »

Michel Pampelune, fondateur du label indé Fargo, tempère :

« Je ne crois pas trop aux contrats 360. Organiser des concerts, c'est une activité aussi risquée que de produire des disques. En dehors de la grosse cavalerie, pour un artiste peu ou pas connu, il faut autant d'énergie et de moyens pour emmener les gens voir un concert que pour les convaincre d'acheter un album. »

Promo de proximité

Enfin, grâce aux possibilités du web 2.0, les acteurs traditionnels de l'industrie de la musique ont commencé à développer des outils de promotion sur Internet. Les maisons de disque ont investi les réseaux sociaux, offrant la possibilité d'une relation privilégiée entre l'artiste et son fan.

Marketing direct, emailing et autres newsletters permettent de fidéliser une communauté d'amateurs. Des fans que l'on sollicite le moment venu pour acheter les dernières sorties. On leur propose même les albums en pré-vente. « C'est flatteur pour le fan, et en même temps, ça le fidélise », explique Vincent Demarthe, qui a organisé un partenariat entre le rappeur Rohff et la plateforme Attention musique fraîche de l'opérateur SFR :

« On a tout mis sur Internet. On va cliper tout l'album. Les gamins découvrent les titres en exclusivité, avant le passage en radio. »

Les maisons de disque vendent désormais la musique de l'artiste et son univers : boutique en ligne des produits dérivés, catalogues en téléchargement payant, vidéos exclusives… « On sollicite de plus en plus les artistes pour qu'ils génèrent du contenu : des live, des sessions acoustiques », raconte Alan Gac.

Dans ce nouvel environnement, les maisons de disque se débattent pour survivre, persuadées de leur légitimité : « Il y a une vraie naïveté de croire qu'Internet construit une carrière », constate Hervé Rosny. Selon lui, Internet ne permet que de découvrir, de faire du buzz.

Pour Michel Pampelune, « un label, c'est une identité, une réputation, une expertise. » Pascal Nègre confirme : « Un producteur, ce n'est pas un gars qui fait un chèque, c'est un coach, quelqu'un qui croit en un artiste et va lui donner des moyens. »

Photo : T-Pain aux American music awards à Los Angeles le 24 novembre (Phil McCarten/Reuters)

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3 commentaires sélectionnés

Portrait de thoughtthrow

De thoughtthrow

19H55 | 17/01/2009 | Permalien

Et voilà, faites de moi un criminel… le nombre de cds que j'ai d'abord téléchargé pour la découverte et acheté ensuite !
Il est vrai que lorsqu'on met sur l'artwork du cd des pubs pour sonneries de téléphone, j'ai tendance à boycotté le label qui fait ça (je vais quand même pas acheté une pub ! ). Mais qui fait ça ? Hé bien les majors pardi ! ! !
Et les majors qui achètent les tourneurs…. revoilà la catastrophe. Ils y appliquent la même logique que celle appliquée sur les labels indés qu'ils ont rachetés dans les années 90. Gros contrats pour des artistes dit sûrs, augmentations des prix, diminutions de l'offre et de la qualité et accusation des amateurs de musique qui se passeront d'eux pour assurer leur passion…

Portrait de The_Reaper

De The_Reaper

Mâle Nécessaire | 23H10 | 17/01/2009 | Permalien

Le problème des majors est clairement explicite dans cet article : elles ont 7 à 8 ans de retard sur l'évolution d'internet. A force d'avoir vu le média comme un « ennemi », ils se sont braqués sur leurs positions et sur leur commerce d'antan, alors qu'internet avançait à toute allure. Et alors qu'eux en étaient réduits à mener des combats d'arrière-garde pour essayer de trouver des moyens juridiques pour poursuivre les utilisateurs de Kazaa ( ! ), les internautes avaient déjà trouvé d'autres moyens, légaux ou illégaux, de mettre la musique à disposition gratuitement. Une anecdote révélatrice : l'an dernier, les majors ont demandé à Free de fermer son newsgroup parce qu'il permettait de télécharger, alors que le service n'existait plus depuis… 2 ans !

A mon avis, le business model de Apple et consorts est voué à disparaitre à plus ou moins brève échéance. Ce modèle, basé sur un modèle « physique » (on paye pour ce qu'on achète) ne pourra pas durer très longtemps. Très longtemps réticents à une licence globale, les majors commencent à réfléchir à une option « tout illimité ». Reste à savoir comment financer la production sans que ça ne coûte une fortune à l'internaute.

Portrait de YoshiL7

De YoshiL7

18H21 | 18/01/2009 | Permalien

Grégoire : Artiste produit par internet…

245.406 disques, 347 producteurs, 1 label, 1 distributeur :

Warner Music Group touchera environ 1,4 million d'euros…
MyMajorCompany touchera environ 700.000 euros…
L'artiste touchera environ 250.000 euros…
Les producteurs toucheront collectivement 311.000 euros…

Du coup, les internautes qui ont misé sur l'artiste touchent 30 % du prix de gros hors réduit de la marge de Warner Music Group.

MyMajorCompany se réserve 50 %, et Grégoire 20 %.

Le prix de gros hors taxe était fixé à 10,74 euros par CD, et les internautes ne toucheront cependant que 1,51 euro par album vendu.

Ainsi Warner Music Group se serait réservé 5,71 euros par album vendu, soit 53 % du prix de gros hors taxe. Une belle marge.

Ou est l'erreur ? quand on sait que le distributeur, la major Warner, n'a eu qu'un role limité à la distribution semble-t-il…

[Source : http://www.numerama.com/magazine/11728-EXCLUSIF-ce-que-Gregoire-a-rapporte-aux-internautes-et-a-Warner.html]

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