Decryptage

Comment je me suis fait plumer par Bernard Madoff

Par François Krug | Eco89 | 24/01/2009 | 11H24

Bernard Madoff après une audition par la cour fédérale, à New York, le 5 janvier 2009 (Chip East/Reuters).

Un clic sur un site boursier a suffi pour mêler Frédéric à l'un des plus grands scandales financiers de l'histoire. Son argent a voyagé entre le Luxembourg et l'Irlande avant d'atterrir à New York, dans les mains de Bernard Madoff. Et de disparaître. Récit.

« Un clic, et puis c'est tout »

Frédéric dirige une petite entreprise en région parisienne. En 2007, il décide d'investir 50 000 euros en Bourse, « dans l'optique d'acheter un appartement ». Mais il veut limiter les risques.

Il opte pour les placements monétaires, réputés pour leur stabilité. Leur évolution suit celle des taux monétaires, qui fixent les tarifs auxquels les banques se prêtent de l'argent.

Sur le site Boursorama, il repère un fonds commun de placement monétaire aux performances intéressantes : AGF Tresodyn, géré par le leader européen de l'assurance, l'Allemand Allianz, propriétaire d'AGF.

« Un clic, et puis c'est tout » : Frédéric achète. Quand la crise éclate, il se félicite de son choix. Les banques ont besoin d'argent, les taux grimpent, la presse salue « l'insolente santé » de ces placements. Mais Tresodyn n'est pas un placement comme les autres.

Un fonds réservé aux investisseurs avertis

L'erreur de Frédéric : ne pas avoir lu la notice remise à l'Autorité des marchés financiers (AMF), accessible depuis Boursorama. Il y aurait découvert que la véritable activité de Tresodyn n'était pas la gestion de patrimoine, mais la spéculation la plus risquée.

« Le fait de l'appeler “Treso”, comme trésorerie, induit en erreur », enrage-t-il aujourd'hui. Il aurait dû en fait s'intéresser au « dyn ». Comme « dynamique », un adjectif qui prend un sens très particulier dans la finance.

Un fonds classique privilégie des placements sûrs, comme les obligations ou les bons du Trésor. Un fonds dynamique, lui, prend des risques. En offrant, quand tout va bien, de meilleures performances.

Selon la notice, Tresodyn présente « des facteurs de risques spécifiques » et « suit des fluctuations de marché pouvant l'amener à ne pas restituer le capital investi ». Il doit être réservé aux investisseurs avertis.

Frédéric ne le découvrira que lorsque le FBI viendra arrêter Madoff. Entretemps, son argent aura beaucoup voyagé de chaque côté de l'Atlantique.

Du Luxembourg aux Iles Caïmans

Tresodyn est en fait un « fonds de fonds », l'équivalent financier d'une poupée russe. L'argent a été en partie investi dans d'autres fonds. Et ceux-ci l'ont à leur tour réinvesti. Notamment chez Madoff.

La notice l'annonçait d'ailleurs clairement : 30% des investissements seraient réalisés à l'étranger. Dans des fonds installés aux Bahamas, aux Bermudes ou aux îles Caïmans, ou « sur des places boursières telles que Dublin ou Luxembourg ».

A Dublin, Allianz a investi dans le fonds Thema, géré par la banque britannique HSBC. Et à Luxembourg, Luxalpha, géré par la banque suisse UBS. Selon Le Monde, ce fonds était à l'origine destiné à gérer la fortune de Liliane Bettencourt, propriétaire de L'Oréal.

Thema et Luxalpha ont ensuite confié l'argent à la société d'investissement de Madoff, qui leur assurait un gain de plus de 10% par an, quelle que soit la conjoncture. Une performance et une constance qui auraient dû éveiller leurs soupçons.

Madoff, c'était pour les autres

Thema, Luxalpha, Madoff : à l'époque, ces noms n'évoquent rien à Frédéric. Le 11 décembre, lorsque les médias annoncent l'arrestation du financier, soupçonné d'avoir fait perdre 50 milliards de dollars à ses clients, il se sent parfaitement extérieur à l'affaire : PDF de la lettre d'Allianz.

« Pour moi, Madoff, ça concernait des gens qui prennent des risques. Moi, j'étais dans un fonds hyper pépère. »

Le lendemain de l'arrestation, Allianz annonce dans une lettre à ses clients que Tresodyn est concerné. L'assureur gèle les activités du fonds, le temps d'évaluer les dégâts. (Lire le document ci-contre)

L'Autorité des marchés financiers (AMF) se veut rassurante. Le 18 décembre, elle publie un premier diagnostic, qu'elle n'a pas réactualisé depuis : 500 millions d'euros menacés en France, dont 8% seulement dans le grand public.

Un remboursement partiel

PDF de la seconde lettre d'Allianz.Pendant un mois, Frédéric tente en vain d'obtenir des détails d'Allianz. Jusqu'à ce qu'une seconde lettre, datée du 16 janvier, lui annonce la « dissolution » pure et simple du fonds. L'encours du fonds - sa taille - avait d'ailleurs fondu de 90% avant que le scandale Madoff éclate, de nombreux investisseurs en étant sorti pendant la crise. (Voir le document ci-contre)

Tresodyn avait placé chez Madoff 28% de ses fonds. Et il n'avait pas pris soin de « disperser » les risques. Les produits monétaires, les plus sûrs, ne représentaient en fait que 16% de ses investissements. Les 84% restant, des « fonds alternatifs », l'ont condamné.

Allianz s'engage désormais à verser aux clients l'équivalent de 90% de la valeur de leurs parts à la veille de l'arrestation de Madoff. Les 10% restant seront remboursés « en cas de retour à meilleure fortune ». Pas de sitôt, donc. Après avoir hésité, Frédéric a décidé de prendre un avocat et envisage de porter plainte.

Corrigé le 26/01/2009 à 16h après les commentaires de malte et de Candide : ce n'est pas la valeur, mais l'encours du fonds qui a baissé de 90%.

A lire aussi sur Eco89
Pourquoi l'arnaque Madoff aurait pu être évitée
L'analyse de Paul Jorion : « Crime et Châtiment » à Wall Street

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Photo : Bernard Madoff après une audition par la cour fédérale, à New York, le 5 janvier 2009 (Chip East/Reuters).

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3 commentaires sélectionnés

Portrait de okras

De okras

au soleil | 12H52 | 24/01/2009 | Permalien

cet article sur quelqu'un qui a perdu son argent placé en bourse ne m'interesse pas plus qu'un article sur une personne qui a tout perdu en allant jouer au casino ….

tu joues, tu gagnes, tu ries
tu joues tu perds, tu pleure

cette fois-çi, tu as perdu : c'est bâlot

Portrait de Airinys

De Airinys

ailleurs | 16H51 | 24/01/2009 | Permalien

Excellent article très complet

Warren Buffet répète depuis des décennies « Je n'achète que ce que je comprends ». Le héros malheureux de cette escroquerie aurait été bien avertit de s'en inspirer.

Je tiens à préciser que pour le néophyte, les notices AMF attachées aux produits financiers sont incompréhensibles. Pour l'investisseur avertit elles sont totalement vides de sens, elles n'apportent aucune information utile. Le système des fonds d'investissement est d'une opacité totale. Il n'y a guère que les (vrais) fonds monétaires et les stratégies systématiques qui permettent à l'acheteur de juger son risque réel.

Un changement de réglementation devrait commencer par imposer aux fonds de révéler leur composition (qualitativement), ainsi qu'un certain nombre d'indicateurs de risque couramment utilisés qui permettent de mesurer la sensibilité à l'effet du temps, aux variations de taux, à l'effet de change etc …

Portrait de malte

De malte

| 17H39 | 24/01/2009 | Permalien

Bien documenté mais il y a une erreur de taille. Si le fonds « a perdu en un an 90% de sa valeur » c'est parce que les investisseurs en recherche de liquidité ont vendu leurs parts. La taille du fonds a donc baissé de 90%, pas la valeur des parts qui n'a pas beaucoup varié. Frédéric récupérera donc environ 90% de son investissement en acompte. Pas terrible pour un placement qu'il pensait sécurisé mais pas aussi catastrophique que l'article le laisse à penser.

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