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Strasbourg : la Manu ferme, une mémoire part en fumée
Par Joséphine de Boisséson | Journaliste | 01/02/2009 | 14H18
(De Strasbourg) Le 19 juin, les 227 salariés de la manufacture des tabacs de Strasbourg apprenaient brutalement que la « Manu » fermait. Parmi eux, Anne, ouvrière spécialisée au dernier stade de fabrication des cigarillos, le paquetage. Pour elle, cette fermeture est aussi la fin de l'histoire de sa famille avec le tabac, commencée il y a quatre générations.
« A l'annonce de la fermeture, je suis devenue plus dure. Il y a quelque chose en moi qui s'est brisé, je suis devenue adulte. J'ai pris mes responsabilités vis-à-vis de mon mari, de mon fils et aussi (rires) de mon banquier. Je n'ai plus d'espoir dans cette boîte, mais j'ai la rage. »
Depuis le 19 juin, date de l'annonce de la fermeture de l'usine, Anne s'est syndiquée (à la CGT), elle participe à toutes les manifs, accepte de passer derrière le porte-voix, dévoie des chansons enfantines reprises dans les cortèges pour dénoncer les conditions de licenciement. Elle promet de se battre pour cette histoire où le jeu actionnarial « compte plus que le boulot des petits ».
D'accord, concède-t-elle, « le tabac, c'est tabou ». Anne a vu s'éteindre son père, ouvrier de la Manu, qui a payé son tribut au tabac par deux infarctus. A 31 ans, sans contradiction, elle est inscrite dans une ligue antitabac, a arrêté définitivement de fumer et tanne son mari pour qu'il fasse de même.
Mais tout de même, ce sont « des ouvriers qui se retrouvent sur le carreau ». En début d'année 2008, se souvient-elle, le nouveau propriétaire de l'usine, le groupe britannique Imperial Tobacco, les félicitait pour leur productivité : « On nous freinait parce qu'on avait trop de stock. »
Le jour de la fermeture, vécu comme celui d'un deuil
Six mois plus tard, Ian Napier, président d'Imperial Tobacco, et Gareth Davis, directeur général, cosignaient un rapport aux actionnaires en ces termes :
« Nous avons encore réalisé une forte performance opérationnelle et financière en cette première moitié de 2008. Le moment fort a été l'achèvement de l'acquisition d'Altadis, le 25 janvier 2008, qui a conforté notre position de quatrième plus grande compagnie de tabac sur le plan international. »
Puis le 19 juin, le groupe annonçait la réduction de 6% de ses effectifs, soit 2 440 postes dans le monde, dont 1 060 en France (sur 2 300) et la fermeture complète de deux de ses usines françaises, Strasbourg (cigarillos) et Metz (tabac à pipe). Pour ce faire, le groupe avait provisionné 600 millions d'euros. Ce jour-là, Anne s'en souvient comme d'un jour de deuil (Ecouter le son.)
La production de cigarillos sera recentrée en Espagne, à Cantabria, où le site est présenté par la direction comme « plus moderne ». Mais pour Anne, ce qui a compté, ce sont aussi et peut-être surtout, « des conditions de licenciement beaucoup plus chères en Espagne » car « encore soumises à l'Etat ».
Des experts du cabinet Secafi/Alpha, appelés en renfort par les syndicats, avaient proposés des solutions alternatives « viables et rentables qui permettraient (…) de sauver des centaines d'emplois » (selon le compte-rendu CGT). Parmi les solutions : la réorganisation des deux sites de Strasbourg (la Manu de la Krutenau et le site de maintenance de la Meinau) et le maintien de l'activité avec une centaine de salariés, sur 227 actuellement. Ces propositions ont été rejetées par la direction lors du comité central d'entreprise extraordinaire du 22 octobre à Paris.
« Il a réussi, c'est bien. Mais au prix de combien de têtes ? »
Autre motif d'incompréhension pour Anne, la personnalité de Garett Davis :
« On dit qu'il a commencé sa carrière comme ouvrier de maintenance, dans le tabac, pour finir numéro 1. Est-ce qu'on lui doit le respect pour autant ? A mon avis, non. Il a réussi, c'est bien. Mais au prix de combien de têtes ? »
Anne, comme son mari Valentin, font partie de cette vague de jeunes ouvriers embauchés entre 1999 et 2005 pour travailler dans une usine « capable d'engranger la production ». Strasbourg compte aussi dans ses rangs des ouvriers mutés de Thoneins ou de Morlaix lors de la précédente « restructuration », après la fusion en 1999 de la Seita privatisée (en 1995) avec son équivalent espagnol Tabacalera pour former Altadis.
Pour Anne, cette fermeture n'est pas juste le énième exemple d'une mondialisation destructrice d'emplois. L'histoire de la Manu s'entremêle avec son histoire personnelle. Et c'est aussi le cas pour bon nombre de ses collègues dans cette usine, où grosso modo -Anne compte dans sa tête- vingt couples se sont formés. (Ecouter le son.)
Dans la famille Wintz-Fehr, il y a l'arrière-grand-mère, Jeanne. Elle intègre, avec ses trois sœurs, l'usine de la Krutenau, quartier proche du centre-ville de Strasbourg, une bâtisse en grès rose construite sur trois niveaux en 1849 (d'après les plans d'Eugène Rolland à qui on doit une bonne partie des manufactures de tabacs construites dans la seconde moitié du XIXe siècle). (Voir le diaporama)
L'Etat, qui possédait le monopole sur le tabac depuis 1811, distribuait certains postes aux pupilles de la nation ou aux veuves de guerre.
« A la Krutenau, le ciel est toujours bleu »
Selon les habitudes d'intégration par le travail, les collègues d'usine devenaient alors une famille d'adoption. Sur les documents datant de 1920, Anne pointe le visage « dur » de son arrière-grand-mère et les signes d'amitié perceptibles entre certaines ouvrières. (Ecouter le son)
En 1945, la production de la Manufacture de Strasbourg se recentre exclusivement sur le cigare. Thérèse, fille de Jeanne, née en 1918, aura connu le développement de la mécanisation. D'elle, Anne fait surgir une silhouette « les épaules voûtées, les pouces tordus à force de pousser la feuille de tabac pour en faire la découpe. Elle était déformée par le travail ».
Sa figure accompagne Anne depuis son premier jour à la Manu le 29 janvier 2001, car Thérèse, mourante, lui confia ce matin-là :
« Tu commences aujourd'hui à la Manu ? Tu es de l'après-midi ? Tu verras : “in d'r Krutenau esch d'r Hemm'l immer blau” (A la Krutenau, le ciel est toujours bleu). »
Puis a fermé les yeux.
Si le grand-père paternel d'Anne, Marcel, aujourd'hui 91 ans, n'a pas travaillé à la Manu -il était conducteur d'engin dans les gravières-, en revanche, son fils Jean-Jacques et sa belle-fille Monique y ont passé leur vie. En 1971, quand Monique entre à la manufacture, l'usine compte 411 salariés.
En 1979, la manufacture produisait la même quantité de cigares qu'aujourd'hui (500 millions en 2007). Un document de l'époque note que « si Strasbourg ne connaît pas actuellement de baisse d'activité, il convient cependant de surveiller attentivement l'évolution du marché international, où l'on constate une baisse de la consommation des cigares de l'ordre de 10% ».
« Lui ne sera pas ouvrier à la Manu »
Anne poursuit :
« De 1971 à 2005, ma mère a vécu à la Manu tous ses bonheurs et tous ses malheurs : ses années de jeune mariée, ma naissance, sa vie d'adulte, le décès de mon père, mon entrée dans l'usine. »
Quand Monique prend sa retraite en 2005, la Seita, privatisée, est devenue Altadis. Strasbourg a dû faire face à deux menaces de fermeture auxquelles elle a échappé chaque fois in extremis au détriment d'autres sites.
Anne se souvient de ses premières fêtes de Noël à la Manu, alors petite fille. Aujourd'hui, c'est son fils de trois ans qu'elle voit sur l'estrade, à la même place : « Lui ne sera pas ouvrier à la Manu. »
Déçue ?
« Non, il y a quand même plus épanouissant que de mettre des cigares dans des boîtes. »
Des cigares, les ouvriers, démotivés, sont sommés d'en mettre autant qu'avant dans les boîtes et ce pendant deux ans, jusqu'à la fermeture de l'usine. Les machines de la manu peuvent remplir « 4 000 cigares en trois minutes, une boîte de 10 ou de 20 par seconde ».
A la fin du mois d'octobre, « il n'y avait que quinze jours de stocks. C'est pas beaucoup avant Noël ». La direction a donc mis en place des primes incitatives :
« 30 euros brut par mois pour plus de 70% de production, 60 euros entre 90 et 100%, 100 euros au-dessus de 100%. »
Réduire la production, c'était « le seul moyen pacifiste qu'on avait pour dire qu'on n'était pas d'accord ». Depuis, c'est fini : le 19 novembre, les syndicats ont signé le plan de « sauvegarde » de l'emploi. Certains salariés opteront pour la préretraite, d'autres choisiront la mutation, d'autres encore se retrouveront dans la cellule de « reclassement ». Les portes se fermeront sur les ateliers le 30 juin 2010.
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De hervé_
en couple | 15H58 | 01/02/2009 |
Je vois que vous citez le rapport annuel d'Imperial Tobacco au paragraphe 7. Ce qui me choque, c'est qu'aucun recul ne soit pris avec ce document, qui est avant tout destiné à garder les actionnaires, pas à dévoiler la stratégie du groupe.
Également, comment ramener à une histoire de chiffres, de dates et de fierté, ce qui est avant tout une problématique de santé ?
- Est-ce que moi aussi j'aurai mon petit article si mon usine d'amiante ou de pistolets ferme ses portes ?
- Est-ce qu'il n'est pas inquiétant qu'un groupe comme celui-ci délocalise —car sa production ne baisse pas, elle va ailleurs— dans des pays où le tabac n'est pas considéré comme un fléau ?
C'est bien de faire du sentimentalisme, mais comme on dit : l'enfer est pavé de bonnes intentions.
à hervé_
De Shim
www.njaro.org | 17H58 | 01/02/2009 |
Plus que d'un problème de santé (qui n'est pas négligeable), je m'étonne de ce sentimentalisme ambiant lors de la fermeture d'une entreprise. Effectivement c'est difficile, c'est le moyen de subsistance de femmes et d'hommes qui disparait .. et alors quoi ? Ces femmes et ces hommes ne sont pas un emploi, ils sont des personnes. Se complaire à ce genre d'exercice conforte la situation qu'on croit dénoncer : une dépendance complète d'une personne à son travail, jusqu'à une identification totale. Si la soumission par le travail existe, cet article en est une preuve éclatante.
La problématique au final, ce n'est pas que cette société ferme, mais que sa fermeture a des implications plus importante qu'elle ne le devrait.
à Shim
De Lurker
Neant | 18H19 | 01/02/2009 |
Je suis toujours un peu etonné aussi de voir tant d'ouvriers eplorés à la fermeture de leur usine, usine qu'ils conchiaient devant les cameras quelques mois ou années plus tôt.
Qu'on ne se meprenne pas, je comprends qu'une famille aie besoin d'un revenu, et je comprends que la perte de ce revenu soit un (gros) problème. Mais je vois aussi que ces mêmes personnes se plaignent de leur travail, de leur qualité de vie, mais seraient pret a tuer père et mère pour le garder.
N'est-ce pas la la preuve idubitable que les gens sont en général assez heureux de leur soumission presque totale ? Si ce n'est pas le cas et qu'ils en souffrent plus que ce que cela ne leur apporte, pourquoi diable des générations entières (donc de personnes qui *savent* a quoi s'attendre, sans espoir de changement radical) ne sont elles pas capables de se dire qu'il y'a une autre voie ?
Que l'on soit d'accord, je ne leur tape pas dessus, à ces pauvres ouvriers, mais entre la perspective CERTAINE de vivre une vie de labeur a la limite du soutenable pour beaucoup, avec des repercussions evidentes aux niveaux physique, mental, familial, et « autre chose », qui pourra difficilement être pire de toute façon, ces gens font le choix du « calme », de l'« evident ».
Qu'ils se rebellent, plutot que de quemander quelques euros par-ci par-la, ce qui ne changera strictement rien a leur misère.
à Lurker
De Brédala
Entraveuse entravée | 19H41 | 01/02/2009 |
Oui,
je trouve aussi, que cet article fout le bourdon…ça me fait penser à la caste des « faiseurs de briques “ en Inde ! De génération en génération…la fatalité.
Bon, ne vous énervez pas, je sais que c'est pas vraiment pareil !
Anne et ses parents ont pu aller à l'école, quérir de l'instrrrrruction !
Mais je trouve qu'Anne ressemble beaucoup à son arrière grand-mère…
c'est Zola.
La triste condition humaine, où ‘avoir’ un travail pour la vie c'est le ST-Graal et où ne pas ‘avoir’ un travail pour la vie c'est l'enfer…
La cerise du St-Graal, c'est $tarCo ! On n'a pas fini de rigoler…
Les usines chinoises n'ont qu'à bien se tenir…
en plus ce sont de très gros fumeurs là-bas, il semblerait que tout ça soit bien orchestré pour qu'ils ‘compensent le manque à gagner de notre politique tabac-tabou’,
et pour la prévention des maladies (liées essentiellement aux saloperies qu'ils mettent dans les clop€s), c'est nada… : - #
Encore de très beaux jours en perspective sur la playa pour la Tobacco…
à Brédala
De pablico
12H45 | 02/02/2009 |
ce n'est pas l'usine quelle pleure. ce sont les collègues, la famille, l'ambiance, les souvenirs, le passé (qui semble toujours heureux), les disparus etc etc.
c'est un tout, c'est sa jeunesse.. c'est cela la nostalgie.
elle pleure le contenu passé et présent, et pas le contenant…
De Suppriméàlademandeduriverain17.02.09
18H04 | 01/02/2009 |
Le tabac, ça a été une époque.
Celle des Moulineaux a fermé, les locaux ont été reconvertis en logements, de beaux logements d'ailleurs.
Certaines industries sont vouées à décliner car les temps changent.
De EclipsO
human beeing | 21H50 | 01/02/2009 |
De toutes façons, ce prolétariat là, le sympathique tableau des mariages et fêtes à Neuneu à l'usine, a disparu. tout a été ratiboisé par la téloche et le supermarché, la course contre le voisin pour pas être viré le premier…
Recréer de l'emploi, oui, mais plus dans cette image d'Epinal douloureusement remise à niveau par l'époque.
De Titi224
| 19H08 | 04/02/2009 |
Tout ce que je peux dire sur cette fermeture c'est que c'est injuste car cette entrprise fait des bénéfices ! ! !
Et d'autre part c'est peut-être une fabrique de cigares, certes, mais les gens n'arrêterons pas de fumer pour autant mais ce sont des personnes aux chômages qui seront là ! !
De plus l'état fait des mises en garde contre le tabac, c'est bien pour la santé mais malgrès cela il encaisse quand même une certaine taxe sur ce dernier !
Le pire c'est qu'il serra fabriqué ailleur que dans l'éxagone, mais les taxes qui les encaissera ? Toujours le même !
Mais les chômeurs qui va les plaindres ?
que cela soit une usine de cigares ou autre le résultat est le même : des chômeurs. (épidémie en france)
A vous de jugez !
De Keldan
Polytoxicomane à temps partiel | 17H12 | 02/02/2009 |
Arrrrrrrrrrg…. Ça fait mal au cœur, je sens plein de tristesse en moi !
Si encore il s'agissait d'une usine de voiture ou de compotes, je n'aurais pas bronché, mais une usine de cigares, ça fait mal…
Forcément, la crise et le mépris des industriels frappe aveuglément les secteurs inutiles et ceux vitaux comme le tabac, mais ça fait quelque chose de voir touché ce qui importe tant.