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La nouvelle organisation du travail, source de souffrance

Par Brigitte Font Le Bret et Marin Ledun | Psychiatre et chercheur en sciences... | 22/02/2009 | 00H03

Pour répondre au reportage Du harcèlement moral stratégique pour virer facile, publié dans Rue89 le 12 février dernier, il nous semble fondamental de revenir au texte princeps de Philippe Davezies « Les Impasses du harcèlement moral au travail ».

Si la parution du livre de Marie-France Hirigoyen a eu le mérite de permettre à des milliers de salariés de parler de leur souffrance au travail, cette approche du travail fait l'économie de ce qui nous paraît être pourtant l'essentiel : les nouvelles formes d'organisation du travail. Celles-ci génèrent des décompensations psychiques graves sur le lieu du travail.

Les modalités d'entretien d'évaluation individuel (alors que par définition le travail ne peut être que le fruit d'un collectif de travail ! ), le management par le stress, la fixation d'objectifs irréalisables, les injonctions paradoxales, les atteintes à l'éthique et aux règles de métier sont à analyser dans une lecture clinique de l'activité de travail et en aucun cas par l'étude des rapports psychologiques entre salariés.

C'est la pression des objectifs et des résultats qui remplace au moins en partie les temps imposés par la hiérarchie. Si elle est loin d'avoir disparu, la contrainte hiérarchique sur le travail d'exécution n'est plus le ressort principal de la productivité et de la docilité des individus.

L'orientation client a engendré des dispositifs de contrôle du travail qui ont succédé au commandement taylorien. La structuration en réseaux, la gestion par projets, la flexibilité, le flux tendu et les systèmes d'information ont restructuré l'organisation des entreprises.

Un contrôle par l'autocontrôle

A l'opposé de l'obéissance contrainte de « l'organisation scientifique » et bureaucratique du travail, c'est l'appel à l'autonomie et à la responsabilité qui sollicite un grand nombre de salariés. Le modèle disciplinaire avait entraîné à la fois des résistances individuelles fortes, une solidarité clandestine des exécutants et des organisations de lutte qui constituaient des contre-pouvoirs.

Mais la force des collectifs qui leur permettaient de se mobiliser s'est effondrée (syndicats, comités d'entreprise, partis ouvriers). Le pouvoir dans les organisations mobilise désormais des individus isolés et des collectifs de travail mouvants. L'individualisation de la gestion salariale est une pièce maîtresse des dispositifs de management.

Les appels à l'autonomie, l'encadrement d'animation, les entretiens annuels d'évaluation, l'individualisation des primes et l'intéressement sont les procédures matérielles et symboliques d'un contrôle par l'autocontrôle.

La compétence individuelle a remplacé la qualification impersonnelle. Les critères arbitraires du « savoir-être » et de « l'employabilité » sont évalués en plus du savoir acquis et du savoir-faire issu de l'expérience. Un double autocontrôle s'instaure : celui de chaque individu sur ses performances, et celui des équipes de travail sur chaque membre.

Le modèle de l'autocontrôle (et la peur de perdre l'emploi) gagne sur deux tableaux : il court-circuite les tendances à former des contre-pouvoirs collectifs par l'individualisation des salariés mis en concurrence, et il déplace la responsabilité des dirigeants vers la pression incontestable de la « demande » et de la concurrence.

Estime de soi, massages et tickets psy

Les conséquences psychiques et sociales sont malheureusement dramatiques. Pensons qu'en France près de 400 suicides sont directement imputables à une souffrance au travail, soit la même proportion que les décès dus à des accidents du travail sur la même période.

Le travail est bien le fruit de rapports sociaux du travail, n'oublions jamais cette donnée car sinon on risque de tomber dans les pièges largement lucratifs de cabinets de conseils peu scrupuleux abordant ces questions sur un mode individuel, questionnaire douteux à l'appui allant chercher non pas les failles dans l'organisation du travail mais dans celle de la vulnérabilité inhérente à l'humain !

Avec cette grille de lecture, c'est encore et encore l'individu qui trinque : il ne sait pas s'adapter, il a besoin de retrouver l'estime de soi et des massages bien sûr sur le lieu du travail le tout assaisonné de tickets psy. Les employeurs s'en sortent donc à bon compte : les parapluies, que disons-nous, les parasols sont ouverts ! Et si l'on parlait plutôt de leur obligation de résultats en matière de protection de la santé physique et psychique de leurs salariés ?

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3 commentaires sélectionnés

Portrait de Servais-Jean

De Servais-Jean 4591

HS | 02H34 | 22/02/2009 | Permalien

Ben oui, avant les salariés pouvaient se reposer sur leurs syndicats ou sur le comité d'entreprise mais les salariés s'en sont détournés et maintenant ils se retrouvent tout seuls pour faire face à la pression qui leur est mise par leur hiérarchie.
Cette hiérarchie a dû s'adjoindre l'aide de psychologues et même de psychiatres pour savoir comment manipuler leurs employés.
On peut soulever le problème déontologique que pose l'intervention de ces psy qui ont été formés pour soigner et non pour conseiller les managers dans leur quête d'une plus grande efficacité.
Faudra-t-il former aussi les employés pour qu'ils sachent résister à la pression qui leur est mise ?
C'est la seule parade qu'il soit possible de présenter.
Je vous souhaite un avenir radieux, le mien étant derrière moi.

Portrait de Jonas2

De Jonas2

Les mouches ne me trouveront pas as... | 08H08 | 22/02/2009 | Permalien

Il s'agit effectivement d'une stratégie délibérée où l'individu se retrouve seul face à un système et en compétition avec ses compagnons de mal vivre.
La méthode consiste à mélanger, subtilement ou non, contraintes et pseudo avantages en saupoudrant le tout d'injonctions paradoxales.

Management par la peur, le stress et l'isolement.

Avec la rareté des emplois et à la précarité le CDI devient un don impliquant une reconnaissance éternelle. La menace de licenciement rend également très raisonnable. Salaires et primes au mérite individuel fournissent un masque presque présentable à la compétition qui devient une « saine émulation ». Open space et autres TIC rendent contrôles et autocontrôle permanents. L'instauration des horaires individualisés réduit les marges de partage aux seuls rares moments de la machine à café. Et le fin du fin consiste à rendre le salarié complice en l'impliquant dans la définition des objectifs qu'il aura à atteindre.

Management par l'externalisation de la contrainte.

L'antienne du client roi justifie tous les abus de pouvoir qu'aucune hiérarchie n'aurait osé imaginer. La compétitivité à l'international impose des contraintes insoutenables de flexibilité et de reculs sociaux. Et pour couronner le tout, bailleurs et banquiers attendent les fins de mois en trépignant. Ah ! qui nous dira jamais les vertus du crédit pour assagir les masses.

Le salarié ne sait plus à qui s'en prendre : son cadre ? pas responsable ; les collègues ? pris dans la même galère ; le client ? ben ! ses attentes sont légitimes ; les créanciers ? ben ! ce qui est dû est dû. Jusqu'au jour où il découvre qu'il ne peut s'en prendre qu'à lui-même qu'il est un peu un « collabo » du système . Ce jour là, soit il entre en résistance sous une forme ou une autre, soit il tire sa révérence.
Quant aux psy, ils me font penser à ces curés accompagnant les derniers pas du condamné à mort. Comme disait mon grand-père, c'est comme de mener la jument au cheval, si ça lui fait pas de bien ça lui fera pas de mal.

Portrait de skalpa

De skalpa

actif et militant ? | 09H45 | 22/02/2009 | Permalien

Rêvons à d'autres organisations…


http://kprodukt.blogspot.com

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