PORTE-MONNAIE AU RAYON X

Aude, infirmière, des vies à sauver pour 1650 euros

Par Sophie Verney-Caillat | Rue89 | 24/02/2009 | 19H23

Eco89 continue son tour de France des porte-monnaie et s'arrête cette semaine dans le plus grand hôpital pédiatrique français, Robert-Debré à Paris, à la rencontre d'Aude, 33 ans.

Aude, infirmière à l'hôpital Robert Debré (Audrey Cerdan/Rue89).

Fonctionnaire, cette infirmière « de classe normale » employée par l'AP-HP (Assistance Publique-Hôpitaux de Paris) touche 1650 euros par mois, plus un treizième mois et ne s'estime pas à plaindre sur le plan salarial.

Passionnée par son métier, elle regrette toutefois de le faire dans des conditions de stress extrême et craint, un jour, de faire une erreur médicale comme ce fut le cas à l'hôpital Saint-Vincent-de Paul où un enfant de trois ans est décédé la veille de Noël après l'injection d'un mauvais produit.

Comme Marina, qui avait alors témoigné sur Rue89, beaucoup d'infirmières s'étaient projetées : « et si c'était moi ? ».

Ses revenus : 1650 euros pour un stress maximal

Baladée dans son enfance de la Thaïlande à l'Algérie par des parents expatriés, Aude a longtemps voulu travailler dans l'humanitaire. Bonne élève, elle intègre Sciences Po après des classes prépa littéraires et une licence de sociologie, fait un détour par les bureaux de l'ONU à Genève avant de réaliser que son désir est d'être « sur le terrain ».

Elle passe finalement le concours d'infirmière à 22 ans, « grâce à des parents cool qui ont accepté de me payer encore des études », bien que ce soit un métier « pas assez reconnu à leurs yeux ».

Diplômée, elle file en Afghanistan et en Ethiopie pendant un an pour Action contre la Faim, avant de rentrer à Paris rejoindre son amoureux et fonder une famille. Elle postule à Robert-Debré, dans un service de chirurgie d'abord, puis de néphrologie :

« J'avais le choix entre six ou sept postes. J'ai choisi en fonction des contraintes, je voulais travailler la nuit le moins possible. J'ai ainsi renoncé au service de néonatalogie qui exigeait six mois de nuit par an. »

Elle a démarré à 1292 euros nets par mois, et peut espérer arriver jusqu'à 2105 euros après vingt-et-un ans de carrière si elle restait à ce poste. Les mois où elle est de nuit, elle touche 150 euros de prime, et chaque dimanche travaillé lui vaut 40 euros supplémentaires sur sa feuille de paie.

Son temps de travail

A son poste actuel, elle doit quand même trois mois de nuit sur l'année. A l'hôpital, les postes uniquement de jour sont de plus en plus rares, explique-t-elle. Le temps de travail des infirmières est très complexe depuis le passage aux 35 heures.

Pour Aude, ce sont des vacations de 12 heures, de 7h00 à 19h00 ou de 19h00 à 7h00 sur 12 à 13 jours par mois, ce qui revient à l'équivalent de 35 heures par semaine, et 32 heures en période de nuit. A cela il faut ajouter une demi-heure quotidienne pour passer le relais à l'infirmière qui prend la suite, « des heures sup non rémunérées mais contraintes ». Un mois-type s'organise ainsi :

  • Semaine 1 : 12 heures de travail du lundi au vendredi, soit 70 heures
  • Semaine 2 : deux journées de travail en milieu de semaine soit 24 heures
  • Semaine 3 : cinq jours de travail incluant un week-end soit 70 heures
  • semaine 4 : repos

Le fait d'avoir une semaine par mois de libre en plus des cinq semaines de congés payés annuels c'est évidemment appréciable, sauf que les plannings changeant chaque mois (et ne sont faits que le 15 pour le mois suivant), il est difficile de s'organiser si l'on veut partir :

« Comme le service est en sous-effectif, on n'est jamais sûr de pouvoir poser ses congés. Heureusement, il y a une solidarité entre nous et on échange des jours pour s'en sortir. »

Avant d'avoir des enfants, elle appréciait ces horaires décalés, mais là « les vacations de 12 heures, ça me pèse ». Elle vient d'ailleurs de décider de passer à temps partiel (80%) pour souffler un peu.

Les avantages

Aude a deux enfants âgés de trois ans et demi et six mois, et a bénéficié de la crèche de l'hôpital :

« C'est hyper avantageux, je ne paie que 70 à 80 euros par mois, contre 300 à 400 si j'avais une place dans une crèche municipale. Je peux laisser mon enfant dès 6h30 et jusqu'à 21h30, même si ça fait une trop longue journée pour un petit. Le gros ennui c'est que les jours où je ne travaille pas, je n'ai pas de place en crèche, ce qui veut dire que je n'ai jamais de temps à moi. »

L'AP-HP lui ouvre aussi des avantages en nature : des logements sociaux sont disponibles pour les plus bas revenus (Aude n'en a pas fait la demande), des locations de vacances sont proposées à tarifs réduits de même que pour le cinéma, les parcs d'attraction, les musées.

Surtout, Aude a bien profité de la possibilité de se former aux frais de son employeur : elle a validé un DU (diplôme universitaire deux jours par mois sur une année scolaire) « Prise en charge de la douleur », et s'est aussi formée à l'hypnose et au massage

Ses conditions de travail

Son service de néphrologie est un cas particulier :

« Il est à deux doigts d'être classé en soins intensifs, ce qui ferait augmenter ses effectifs. Normalement, il faudrait une infirmière pour quatre patients, là il y en a six ou sept. »

Résultat, elle sent qu'« une erreur médicale peut arriver tous les jours » :

« Mon métier c'est de calculer le dosage des médicaments. Quand pendant ce temps là, une maman m'appelle de la Réunion pour prendre des nouvelles de son bébé hospitalisé, qu'un médecin me donne une instruction et qu'une aide soignante vient me voir parce qu'un enfant a vomi… comment être concentrée ? Tout est urgent, sensible… »

Ses dépenses

Aude n'a pas à se plaindre, comme son mari gagne 3000 euros bruts par mois, elle ne manque de rien et ne se prive pas trop.

Les charges fixes

A quatre, ils vivent dans un 60 m2 dans Paris, qu'ils louent 900 euros. Le couple dort dans le salon et déménagerait bien dans plus grand, mais ne pourrait se permettre de payer plus de 1200 euros :

« On se serre parce qu'on ne veut pas quitter Paris, mais mes collègues, si elles sont jeunes, habitent dans des apparts de 20m2, ou bien partent en banlieue lointaine. Toutes habitent en grande banlieue, pour elles c'est les riches qui habitent à Paris. Sans le salaire de mon mari, on devrait faire pareil. Et on n'imagine même pas acheter. »

Chaque mois, Aude verse 500 euros sur le compte familial pour les dépenses courantes (courses et factures), en dehors du loyer, payé moitié moitié. La mutuelle est prélevée sur son salaire (60 euros par mois), la cantine de son fils coûte 60 euros, et la crèche de sa fille 80.

Aude règle les 106 euros d'assurance pour la voiture qu'ils viennent d'acquérir (12000 euros pays à crédit par son mari) et la carte de réduction famille pour le train.

Les charges variables

Aude n'est pas dépensière en matière de fringues, et récupère pour ses enfants auprès de copains ou cousins. Les frais de baby-sitting sont réduits au minimum grâce à l'échange de services entre voisins.

Leur gros budget part dans les week-ends et vacances « pour fuir l'agitation parisienne ». Pendant ses congés, elle embarque ses enfants à Angers chez ses parents pour des week-ends prolongés (75 euros l'aller-retour).

Pour les grosses dépenses, comme l'ordinateur, c'est son mari qui met la main à la poche, « moi je ne pourrais pas », dit-elle.

Aude met de coté 150 euros par mois sur un Plan d'Epargne Logement (PEL) et a ouvert un Codevi où elle ajoute ce qu'elle peut (jusqu'à 200 à 300 euros selon les mois), ce qui lui fait une petite réserve en cas de besoin pour les impôts, par exemple.

Aujourd'hui, fatiguée d'avoir la tête dans le guidon, elle s'interroge sur l'avenir. Elle ne se voit pas rester infirmière encore des décennies. La plupart d'ailleurs raccrochent avant la fin de carrière ou partent exercer en libéral, dans une école ou deviennent directrice de crèche :

« J'adore ce métier mais je suis souvent frustrée de courir d'une perfusion à un prélèvement sans jamais avoir le temps de réfléchir, de faire des projets de service ou de prendre du temps avec les patients. »

Photo : Aude, infirmière à l'hôpital Robert Debré (Audrey Cerdan/Rue89)

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4 commentaires sélectionnés

Portrait de gillesgtv17

De gillesgtv17

retraité insoumis..mal au c... | 20H21 | 24/02/2009 | Permalien

nos infirmières ,sont des filles formidables,c'est un metier tres difficile avec beaucoup de stress….et les nouvelles politiques les concernant n'arrangent pas les choses………
plusieurs fois dans ma vie j'ai eu affaire a elle : je les admire ! ! ! ! ! !

Portrait de ah ben

De ah ben

là | 21H06 | 24/02/2009 | Permalien

bonsoir,

je suis moi aussi infirmier, et je travaille maintenant à l'éducation nationale.
J'ai quitté l'hôpital lorsque, travaillant aux urgences, je ne supportai plus de soigner les patients dans le couloir faute de place dans le service…
un soir, je me suis retrouvé à faire une injection à genoux par terre, un patient qui convulsait dans le couloir car 20 personnes se trouvaient déjà sur les brancards, ce patient épileptique attendait debout. C'était trop, il fallait que je parte…

A l'époque je gagnai 10 000 francs (avec les primes), aujourd'hui je gagne 1500 euros. (je tiens à disposition mes fiches de payes )…

Ma femme est infirmière et nous, on galère vraiment ! ! (on a quatre enfants, dont 2 en garde alternée).

Pour ce qui est de la formation, contrairement au message ci dessus, notre formation dure 3 année et demi et en équivaut en horaire, à un Master 1 ! !

Le gouvernement est en train de réformer les études et si tout va bien nous aurons une vrai licence qui débutera en septembre. (rien n'est moins sure, il essaye de brader notre formation… et les soins aux patients par conséquences …)

Pour ce qui est des promesses, les différents ministres de la santé n'ont cessé de nous balader, en premier Xavier Bertrand, qui deux années de suite, au salon Infirmier à promis la reconnaissance Bac +3 (cadre A pour la fonction publique) et toute une série de mesures (transfert de compétences, place en crèche, aide à l'installation..) :

RIEN, rien de tout cela n'a été réalisé.

Enfin la plus belle des promesses :

« Je mesure la pénibilité croissante vos conditions de travail, en ville comme à l'hôpital,de même que la contribution irremplaçable des infirmières et des infirmiers au bon fonctionnement de notre système de santé et à la permanence des soins. ce sont souvent avec eux, avec une négation et un dévouement peu communs, supporte et pallient les défaillance de l'offre de soins. et pourtant, les infirmières et des infirmiers restent les “oubliés” de nos politiques de santé : leurs qualifications ne bénéficient pas d'une reconnaissance à la hauteur de la durée des études est une niveau d'exigence de leurs responsabilités professionnelles ; la revalorisation de leurs perspectives en termes de rémunération et de carrière a pris un retard incontestable.
….
Le temps est aujourd'hui venu d'aller au-delà des mots et des déclarations de bonnes intentions pour longtemps votre profession a dû se satisfaire. Nous devons enfin traduire tout cela dans les actes. »

Nicolas Sarkozy, Paris, le 02 Mai 2007,

Ensemble tout devient possible…

Je vous laisse lire ces belles promesses dont « notre profession doit se satisfaire »… :

http://www.snics.org/images/stories/pdf/reponse_sarkozy.pdf

Bonne soirée.

Portrait de Tokani

De Tokani

Oldmole | 21H16 | 24/02/2009 | Permalien

D'habitude je ne ménage pas les Fonctionnaires mais c'est vrai que là il y a un très gros probleme voir un mépris complet… Et encore Aude bosse à l'HP qui est loin d'être le Pire et le plus mal remunéré… On calculait avec un pote syndicaliste qu'en gros la profession aide soignante/Infirmiere a vu en 12 ans une baisse de son pouvoir d'achat de 30%….Ne parlons pas du Droit de grêve tres nominal car inapplicable dans la mesure ou elles prennent vraiment à bras le corps « le Service Public “ et sont systematiquement réquisitionnées….. Le taux de syndicalisation est dramatiquement faible peut ça une des erreurs ?

Portrait de steed1

De steed1

prosateur à mi-temps | 08H50 | 25/02/2009 | Permalien

Il y a ici des commentaires sidérants à la limite du « de quoi elle se plaint cette gourde ! »

Me viennent plusieurs réflexions en vrac.

Tout d'abord, cette femme à la chance d'avoir un mari qui touche un bon salaire. Pour Paris c'est pas mal, mais ce n'est toujours pas le pérou vu le prix des loyers, des transports etc… mais combien de ses collègues sont dans le même cas ? j'ai une amie célibataire qui est infirmière, elle se fait 1500 €/mois, elle a un petit garçon à charge et il lui arrive, l'hiver de devoir faire des économies sur le chauffage.

Ensuite, au regard de son cursus, je trouve que 1650 € par mois c'est vraiment rien. j'aurais peut-être du l'écrire en majuscule, comme ça, RIEN. (il gagne combien le chirurgien qui à emputé le mauvais sein à une de ses patiente à lyon, hier ? ).
il suffit de fréquenter les hopitaux pour se rendre compte des problêmes de personnels, de travail sous tension, de stress. qu'une infirmière doivent travailler dans le stress permanent ça ne devrait pas être normal, un hopital à Paris, ce n'est quand même pas un hopital militaire de campagne. On peut en parler de manière détaché comme ça, de loin, mais le jours où l'on se retrouve sur une civière dans un couloir d'urgence surpeuplé, on fait dans son froc à l'idée que le médecin ou l'infirmière de garde ne se trompe pas dans les doses (l'actualité de ces trois derniers mois nous a bien démontré que ce soit à anger, paris ou ailleurs que les erreurs médicales ne sont pas si rares que ça).

Enfin, faire l'apologie du temps ou les soeurs « travaillaient 8 jours/8, n'avaient pas de congés, pas de congés maladie, pas de primes, pas de retraite, et elles ne se plaignaient pas. Cela a duré depuis Saint Vincent de Paul jusqu'aux années 1960 » c'est vraiment dégueulasse (dommage que je ne puisse pas le souligner le mettre en gras, en rouge et en taille de caractère plus grand) c'est faire l'apologie de l'esclavage et faire preuve d'une grande bétise. Je ne sais pas ce que Paul Marie fait comme boulot, mais il doit certainement y avoir un temps ou ses congés n'existaient pas, ou il aurait du travailler 12h/jours (il ne serait pas à cette heure là à nous emmerder sur le net) et fermer sa gueule.

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