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Quand la presse payante devient gratuite en catimini
Par Augustin Scalbert | Rue89 | 01/03/2009 | 22H45

Metro et Les Echos, même combat ? Chez certains titres de la presse écrite payante, presque un tiers de la diffusion est gratuite pour le lecteur : avions, TGV, parkings, hôtels, salons ou grandes écoles permettent aux journaux de toucher une audience qualifiée et très ciblée, mais aussi de doper artificiellement leurs chiffres ou d'amortir leur chute.
Le journaliste Frédéric Filloux, ancien directeur des rédactions de Libération puis de 20 Minutes, remarquait un effet social néfaste à cette pratique, dans une note écrite sur le sujet fin 2008 (en anglais) :
« Distribuer gratuitement un journal de qualité dans des universités nanties et des endroits à la mode et, dans le même temps, demander à un jeune vivant dans un quartier défavorisé d'acheter ce journal dans un kiosque est, pour le moins, dérangeant. »
Filloux pronostique que d'ici cinq ans, les journaux distribueront gratuitement plus de la moitié de leurs exemplaires. La pratique est totalement légale, dès lors que les journaux sont payés par ceux qui les mettent à la disposition du public. Le hic, c'est que certains éditeurs violent les conditions imposées par l'OJD, l'organisme de contrôle de la diffusion, puisque ces journaux sont en réalité souvent cédés gratuitement.
Jusqu'à 30% de la diffusion dans la presse quotidienne nationale
Dans le jargon de la presse, on appelle cette catégorie de la diffusion la « diffusion payée par tiers », ou les « ventes par tiers » (VPT), les tiers étant les compagnies aériennes et autres « grands comptes » qui peuvent choyer leurs clients en leur offrant des journaux. Pour l'OJD, ne peuvent entrer dans cette catégorie que les exemplaires achetés par les tiers pour un minimum de 50% de la valeur faciale du titre.
Mais la plupart du temps, les tiers refacturent aux journaux des frais de mise en place (ou de mise à bord pour les compagnies aériennes) qui compensent ce qu'ils ont eux-même payé. Autrement dit, les journaux sont cédés à prix coûtant, voire gratuitement. Ainsi, quand on lit, dans les chiffres de la presse payante grand public certifiés par l'OJD, qu'un titre a 1,5% de diffusion non payée et 27% de diffusion payée par tiers, on peut très probablement inverser ce rapport.
C'est un secret de Polichinelle dans le milieu de la presse écrite. En tête des utilisateurs de cette pratique, on trouve la presse quotidienne nationale. La Tribune, Le Figaro et Les Echos trônent sur le podium, avec plus de 24% de leur diffusion France concernée, contre une moyenne nationale toutes formes de presse à 2,35%. Les newsmagazines l'utilisent aussi (lire l'encadré).
Les plus dopés
Les chiffres de l'OJD montrent que les ventes par tiers sont surtout pratiquées par la presse d'information générale, économique et politique : quotidiens nationaux, newsmagazines et, plus rarement, presse régionale. Les chiffres 2007 (derniers certifiés par l'OJD) permettent d'établir un classement de la presse nationale en pourcentage de la diffusion France :
1. La Tribune : 29,56%
2. Le Figaro : 24,8%
3. Les Echos : 24,4%
4. Libération : 22,22%
5. Le Monde : 15,93%
6. France Soir : 14,08%
7. Courrier International : 13,15%
8. Valeurs Actuelles : 12,9%
9. Le Point : 8,69%
10. L'Humanité : 8,13%
11. L'Express : 8,12%
12. L'Equipe : 6,57%
Les autres sont en dessous de 5%.
Sous couvert d'anonymat, des acteurs du secteur n'hésitent pas à évoquer des « fausses factures », la réalité des prestations refacturées aux éditeurs de presse par les grands comptes étant plus que douteuse. La pratique la plus similaire semble cependant être celle des marges arrière, en vigueur dans la grande distribution jusqu'à la dernière loi de modernisation de l'économie.
Le même modèle économique que les journaux gratuits
Selon certaines sources, un quotidien à 1,30 euros est ainsi cédé à prix coûtant (autour de 20 centimes), voire à perte ou gratuitement, selon les destinataires. Quand les journaux passent par des « intermédiaires de presse » pour arroser leurs destinataires, l'éditeur doit même payer de 8 à 30 centimes par exemplaire.
« Les journaux se remboursent avec la publicité, exactement comme les journaux gratuits », reconnaît en « off » un patron de la presse payante. Impossible de savoir à qui les journaux sont vendus, et à qui ils sont offerts. Les éditeurs que nous avons contactés sont muets sur ce sujet. Plusieurs grandes écoles (4,45% des VPT du Monde, presque 12% pour Le Figaro) nous ont cependant confirmé recevoir tous les journaux gracieusement.
Pour Valérie Decamp, directrice générale de La Tribune, « l'objectif de la vente aux tiers est de proposer notre titre à une audience qualifiée, à un endroit stratégique, dans le sens où le moment et le lieu permettent un temps de lecture ».
Quand tout le peloton se dope, difficile d'arrêter
Cette audience qualifiée, les journaux la « vendent » ensuite à leurs annonceurs. Mais depuis 2004, les agences d'achat d'espace (intermédiaires entre les annonceurs et les titres) excluent délibérément les VPT de leurs calculs, en focalisant sur la diffusion individuelle, qui totalise les ventes au numéro et les abonnements.
« Pour nous, le taux de vente par tiers est une marge de négociation quand nous achetons des encarts pour nos clients », explique Sophie Renaud, directrice de l'expertise presse chez Carat, une des principales agences. « Quand ce taux est important, on peut s'interroger sur la santé du journal. »
En clair, les agences ne sont pas dupes, et tiennent compte de ce paramètre quand cela sert leurs intérêts. Alors quelle est l'utilité de cette pratique très onéreuse pour les journaux ? Selon Louis Dreyfus, directeur général de Libération de 2002 à 2007, ce phénomène s'apparente à du dopage :
« A partir du moment où tout le peloton le pratique, il est difficile pour quelqu'un d'y renoncer. »
Si un journal décide d'arrêter, son OJD chute brutalement, ce qui se ressent sur son image de marque et, partant, sur ses tarifs publicitaires. C'est pour cela que certains, comme Marianne fin 2008, « boostent » leurs VPT sur les derniers mois de l'année.
Patrick Bartement, le directeur général de l'OJD (association co-gérée par les éditeurs de presse), explique qu'il a essayé, en vain, de limiter la VPT à 5% de la diffusion totale des journaux. Officiellement, elle est aujourd'hui limitée à 30%. Quant à la gratuité effective de ces « ventes » par tiers, il n'a « aucun moyen d'en prouver la réalité ».
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Ailleurs sur le Web
► Les chiffres de la presse payante grand public, sur le site de l'OJD
► Les journaux payés pour être gratuits : le mirage des modèles hybrides, une « Monday note » de Frédéric Filloux (en anglais)
Photo : lecteurs de Metro dans la navette pour l'aéroport de Londres Heathrow (Alessia Pierdomenico/Reuters).
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De cunégonde
23H19 | 01/03/2009 |
Sud-Ouest est offert (quelques exemplaires, une trentaine peut-être au Crous et autant à la BU, dur d'en choper un) aux étudiants de Bordeaux III, une fac pas vraiment nantie, pas une petite fac rurale non plus… C'est écrit au dessus de la pile : « Bordeaux III vous offre Sud-Ouest ». ça a un effet positif : avant beaucoup ne lisaient pas ne pensaient pas à lire Sud-Ouest, considéré comme le journal de leur grand-père. Et un effet négatif, peut-être : quand on l'achète dans la rue on le regrette toujours un peu à moitié on se dit merde j'aurais pu l'avoir gratuit à la fac, j'ai oublié. Mais c'est plus positif quand même je crois pour les étudiants, après ça créée, c'est vrai et je n'y avais pas pensé, des inégalités par rapports aux non-étudiants… souvent les étudiants, même boursiers (comme moi) ou travailleurs, ont les moyens de payer de temps en temps les 85 cents que ça coûte, mais même après qu'il se soient habitués, attachés au journal, ils l'achètent peu, habitués à l'avoir pour rien… Et pendant ce temps les jeunes non-étudiants, qui la plupart du temps ont moins de bagage culturel, et encore moins l'habitude des journaux, n'ont personne pour leur donner envie, leur faire découvrir… Ils doivent direct chercher dans le kiosque, et payer.
Moi, je me débrouile souvent pour choper S-O à la fac et avec l'argent que je n'ai pas dépensé plus 45 cents, j'achète en général un autre quotidien, des fois Le Monde des fois Libé des fois L'huma…
Merci pour l'article, qui apporte vraiment quelque chose.
Entre autres journaux il y a, paraît-il, des exemplaires de Elle gratuits, différents des exemplaires payants, dans les avions en classe affaire…
mais pour ça je peux pas dire, je ne voyage pas en classe affaire…
De Airinys
ailleurs | 02H02 | 02/03/2009 |
Dans le Thalys, ce sont à peu près tous les grands quotidiens qui sont gratuits.
De du_rhum_des_femmes
(pascontent) | 09H40 | 02/03/2009 |
Je trouve plutôt ça pas mal.
L'an dernier Libération a été distribué quelque mois dans les Gaumonts (en tout cas sur Paris). Je préfère quand même Libé au magazine Gaumont qui trouve tous les films super tiptop trop bien.
Dans la salle, avant le film, tout le monde lisait son Libé au lieu de mater les pubs ; )
Mais pourquoi se cantonner aux grandes écoles, aux TGV (le fameux TGV magazine qui s'adresse aux CSP+++++ en conseillant des restos « abordables » sur Paris… à 80 € le menu ! ! ), aux avions, colloques etc…. ? (enfin je sais pourquoi : les gens qui fréquentent ces lieux ont du pouvoir d'achat, sont plus susceptibles d'acheter régulièrement la presse quotidienne payante, etc…)
Une diffusion en lycée par exemple gonflerait de même leur chiffre et permettrait d'ouvrir des lycéens à la presse quotidienne payante qu'ils ne connaissent pas pour la plupart ou n'ont pas les moyens d'acheter régulièrement.
De vinz13 37135
bisounours gauchiste | 15H03 | 02/03/2009 |
Moi je pense en tout cas que globalement, c'est une pratique malsaine. (D'ailleurs, pas étonnant que les journaux qui se retrouvent en tête des diffusion soi La tribune et le Figaro et Les échos, ceux-là même qui prônaient les politiques économiques qui nous ont conduis au désastre).
Ce sont des pratiques malsaines car elles ne visent pas à une meilleure diffusion de la presse à travers toute les couches de la société, mais à une rentabilisation des espaces publicitaires directement inspirés de la télévision et de la « course à l'audimat », sauf que pire que tout, les journaux ne sont pas « offert » à tous et à toutes, mais bien à une clientèle à fort pouvoir d'achat.
Outre le fait qu'on a pu constater l'effet, désastreux, du tout publicité pour assurer le financement des journaux sur la presse américaine, c'est aussi s'assoir sur la mission fondamentale des médias : assurer la diffusion d'une information libre et plurielle en direction de tous les citoyens.
En ce qui concerne l'accès à l'information, tous les hommes sont égaux, mais ils y en a qui le sont plus que d'autre.