Tribune

Hadopi : « Et pourquoi pas défendre le parchemin ? »

Par Paul Karlinsky | Cadre dans l'industrie des biens cu... | 12/05/2009 | 16H57

« Pourquoi ne pas défendre le maintien du format VHS, du parchemin ou des herbiers ? » Alors que l'Assemblée nationale vient d'adopter le projet de loi Hadopi, un cadre de l'industrie culturelle (ici sous pseudonyme) dénonce sur Eco89 une loi conçue pour un monde déjà disparu. Il explique pourquoi le prix de la musique ou des films tend inexorablement vers zéro. Et pourquoi c'est une bonne nouvelle.

Les auteurs et défenseurs de la loi Hadopi font erreur sur la nature des biens culturels. Ils raisonnent à partir du monde d'hier. Dans « le monde d'hier », la musique enregistrée se consomme sur des supports physiques, le contenu musical est « rare ». Quand un disquaire vend un disque, il s'en sépare. Si la référence est absente, le consommateur doit attendre. Enfin, tout cela occupe des linéaires en magasin : les distributeurs doivent arbitrer. Un disque est ce qu'on appelle un bien privé.

Tout change avec la numérisation du contenu. Will Page, économiste à la MCPS-PRS Alliance (la Sacem britannique), est le premier à avoir adopté une approche scientifique du phénomène. Voici quelques-unes de ses réflexions. La capacité de stockage et de bande passante augmentant de façon exponentielle, un contenu numérique est infiniment reproductible, tout cela pour un coût nul et sans que cela empêche la consommation par d'autres.

Un contrôle impossible

Les économistes appellent ce phénomène « non-rivalité ». Nous pouvons envoyer un lien pour télécharger (légalement ! ) un fichier MP3 à autant d'internautes que nous le souhaitons. Chacun peut le télécharger pour un coût de reproduction et de distribution égal à zéro.

Par ailleurs, l'accès aux biens numériques devient de plus en plus difficile à contrôler. Les sites de streaming à la Deezer en sont déjà la preuve, comme le dernier né de la galaxie Orange, Wormee. Tous les jours, les tentatives de limiter cet accès sont contournées. Il n'y a qu'à citer le logiciel Freezer, qui permet de copier au format MP3 les morceaux que nous écoutons sur Deezer ou n'importe quelle radio sans être repérés.

Lorsque l'accès est illimité, on parle de « non-exclusivité ». Ajoutée l'une à l'autre, ces deux caractéristiques, non rivalité et non exclusivité, font des biens numériques des biens publics purs. L'offre est accessible à tous, tout le temps, et partout, sans coût supplémentaire, ce qui signifie que leur prix tend vers zéro.

La vraie valeur de la musique

Les auteurs de la loi se trompent de monde, parce qu'ils considèrent que le contenu musical est encore un bien privé et que c'est grâce à ce contenu qu'un artiste peut vivre. Dans leur esprit, c'est tout ce qu'il a à vendre. Mais ce monde a disparu : le contenu musical, c'est ainsi, ne vaut rien.

La musique, elle, vaut quelque chose. Quand Radiohead met son album en ligne à un prix déterminé par ses fans, ces derniers acceptent de débourser en moyenne 6 dollars, alors qu'ils peuvent l'obtenir gratuitement. Le groupe Nine Inch Nails, qui met ses albums gratuitement en ligne, a développé une application sur iPhone pour agréger sa communauté. L'offre de spectacles est en croissance (+13% de représentations en 2007, source CNV) et le prix des places augmente (+8% sur la même période).

La valeur économique de la musique s'est déplacée du contenu vers la relation entre un artiste et ses fans. C'est elle qui est rare et non reproductible. C'est elle qui a une valeur économique.

Etouffer les consommateurs

Les lois pour défendre le monde d'hier sont inutiles. Pourquoi ne pas défendre le maintien du format VHS, du parchemin ou des herbiers ? L'encouragement à la production, la valorisation de la relation, la multiplication des occasions d'enrichissement des communautés de fans d'un artiste, voilà certaines des vraies questions qui restent en suspens. Pas un hypothétique étouffement de comportements de consommation dépassant, de loin, la capacité d'une loi à freiner les bouleversements technologiques et anthropologiques des dernières années.

Les artistes ont produit des œuvres avant l'invention des droits d'auteur. Ils continueront après Internet. Demain, nous accéderons à la totalité de la création musicale, écrite ou filmique à partir d'un téléphone connecté à distance et en permanence. Tout sera téléchargeable en quelques secondes, partagé entre différents réseaux sociaux structurés autour de passions, de centres d'intérêts, de niches. C'est à partir de cela qu'il faut réinventer la culture.

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5 commentaires sélectionnés

Portrait de Dissonance

De Dissonance

demandeur d'emploi ou pas | 17H24 | 12/05/2009 | Permalien

Y a pas tellement à s'en faire. La loi est purement inapplicable. Le seul véritable écueil c'est l'introduction du mouchard… Les premiers jours d'application de la loi seront sans doute aussi les derniers, pour peu qu'elle soit jamais mise en application.

Bon courage aux techniciens et ingénieurs qui vont devoir mettre en œuvre le cahier des charges du dispositif, j'ai une pensée émue pour vous les gars, vous allez devoir vous contorsionner méchamment pour donner réalité à cette usine à gaz.

Portrait de cassino

De cassino

Auteur | 18H10 | 12/05/2009 | Permalien

Discours bien dans l'air du temps mais totalement déconnecté de la réalité. La création demande du temps et pendant tout ce temps il faut manger, se vêtir, avoir un toit, rembourser ses investissements liés à sa création et c'est comme ça depuis plus de 2500 ans. Laisser croire qu'internet va permettre à la création d'éclore toute seule (grâce aux miraculeux fans ! ) est une vue de l'esprit ou celle d'un consommateur de la « Grande Bouffe ». Dans ce film justement la fin c'est l'explosion des chiottes avec la merde qui se répend de partout… c'est peut être ce qui nous attend.

Portrait de Le Yéti

De Le Yéti

yetiblog.org | 18H34 | 12/05/2009 | Permalien

Superbe tribune ! Quel dommage que les gens intelligents soient désormais contraints à l'anonymat.

Portrait de pikasso02

De pikasso02

18H36 | 12/05/2009 | Permalien

Les chanteurs ne vivent pas seulement de la vente de leurs CD. L'important pour eux est la création d'une nouvelle chanson et les tours de chant pour gagner leur vie. Pour les acteurs, les comédiens c'est la même chose. C'est l'action, c'est le plaisir de jouer. Le téléchargement des créations ne peut être que bénéfique pour tous ceux qui ne peuvent s'offrir des places de concert ou de theâtre. Je suis pour le téléchargement légal. Internet permet cela. Pourquoi se priver de cette révolution ?

Portrait de Dissonance

De Dissonance

demandeur d'emploi ou pas | 23H11 | 12/05/2009 | Permalien

Ce qui va être amusant à observer, c'est le jour où des pro-hadopi vont se faire pointer par le dispositif alors même qu'ils sont dans le strict respect des lois - ce qui ne manquera pas d'arriver vu les statistiques annoncées sur le sujet. Oh, bien sur, ils disposeront du mouchard pour les innocenter, les apparences seront sauves… L'estime de soi, elle, risque d'en prendre un coup…

Et, une dernière fois, parce que la chose a quand même été dite et répétée : La question n'est pas de remettre en cause le droit aux artistes à être rémunérés pour leurs œuvres. En l'occurrence l'interrogation porte plutôt sur la condition des intermédiaires, qui tout en n'apportant pas l'essentiel de la valeur de la création, se voient néanmoins être les premiers bénéficiaires du système.

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