Décryptage

Hadopi, Loppsi : sur le Web, le business de l'anonymat

Par François Krug | Eco89 | 01/06/2009 | 11H37

Pour éviter les contrôles, des adresses anonymes sont disponibles, au risque de cautionner des choses plus graves.

Dans une usine d'ordinateurs de San Diego (Californie) le 14 avril (Mike Blake/Reuters)

Une loi sur le piratage, une autre sur la cybercriminalité : en renforçant le contrôle du Web, le gouvernement a toutes les chances d'encourager les internautes à se cacher. Pour quelques euros, des services comme Ipredator et Ipodah leur proposent de devenir invisibles. Au risque de faciliter des échanges de fichiers bien plus dangereux que des films ou des chansons.

La stratégie de l'Hadopi est de repérer l'adresse IP des ordinateurs, puis d'obtenir des fournisseurs d'accès l'identité de leurs propriétaires. Petit oubli : ces réseaux privés virtuels (ou VPN, « virtual private networks ») fournissent à leurs utilisateurs des adresses IP anonymes.

Ils étaient jusqu'ici réservés aux internautes avertis. Mais en avril, le site suédois The Pirate Bay a lancé son service de VPN, Ipredator : pour 5 euros par mois, il garantit l'anonymat. Selon les créateurs, 100 000 internautes seraient déjà inscrits. De quoi donner des idées en France.

« Un marché très important »

Les créateurs de l'Ipredator français, Ipodah, tiennent à rester discrets. L'un d'entre eux, un jeune ingénieur informatique, m'explique :

« L'idée datait d'avant Hadopi. Avec Hadopi, on s'est dit qu'il y avait un marché potentiel. Et si la Loppsi passe, le marché sera très important. »

La Loppsi, la loi sur la sécurité intérieure, a relancé la polémique sur les risques d'une mise sous contrôle du Web. Elle autorise la surveillance à distance des ordinateurs grâce à des logiciels espions.

Pour éviter les poursuites, les créateurs d'Ipodah prévoient d'installer leur serveur à Amsterdam :

« Les lois protègent plus la vie privée des gens. Le gouvernement est plus permissif, les hébergeurs et les fournisseurs d'accès ne sont pas obligés de garder les logs. »

« La chaîne sera longue à remonter »

Les « logs » de connexion, c'est justement ce qui doit permettre à l'Hadopi de remonter jusqu'aux pirates. Mais c'est aussi un outil privilégié dans la lutte contre la cybercriminalité et la pédophile.

« Ce que les internautes font (avec leurs VPN) ne nous regarde pas, mais on ne veut absolument pas cautionner des choses comme ça », assure le créateur d'Ipodah. Pour autant, les enquêteurs ne pourront pas aller bien loin :

« Si la gendarmerie vient nous voir, on pourra fermer leurs VPN mais pas les identifier. Nous n'aurons que leur adresse e-mail et le paiement passera par des prestataires extérieurs, par carte bleue ou PayPal. La chaîne sera assez longue à remonter si on est aux Pays-Bas. »

Ipodah n'est encore qu'en phase de test, mais le « business plan » est prêt. Selon son créateur, la rentabilité sera atteinte avec 10 000 utilisateurs prêts à payer 5 euros par mois. La demande est là : en deux semaines, Ipodah aurait enregistré 20 000 inscriptions, et 1 500 internautes testeraient actuellement le service.

« Séparer le bon grain de l'ivraie ? Impossible »

Cette course à l'anonymat inquiète les experts. Mi-mai, Orange a fait disparaître un texte très critique publié par un des ses ingénieurs sur un blog officiel du groupe. Son titre ? « Hadopi : le danger (bien caché) ».

Le texte avait largement circulé sur le Net. Il est réapparu sur le blog d'Orange dans une version plus nuancée, et sous un titre moins affirmatif : « Hadopi : des effets indésirables ? ». L'auteur, Philippe Maltere, n'avait pas pour autant changé d'avis :

« Le bon père de famille va prendre l'habitude de chiffrer toutes ses données, même de messagerie, grâce à des logiciels toujours plus puissants et de plus en plus faciles à utiliser (…). Maintenant que toutes les communications sont cryptées, comment séparer le bon grain de l'ivraie ? Impossible. »

Le même avertissement avait été lancé dès 2006 par Bernard Benhamou, aujourd'hui chargé de la Délégation aux usages de l'Internet. Il dénonçait dans la revue Esprit la tentation d'un « hypercontrôle » du Web :

« L'un des risques lié à la criminalisation des pratiques d'échange de pair à pair serait de pousser les utilisateurs à adopter des systèmes d'échanges plus “radicaux”. »

Parmi ces systèmes « radicaux », Bernard Benhamou s'inquiète en particulier des réseaux associant le peer-to-peer et le cryptage, comme Freenet. Les internautes pourraient devenir complices malgré eux de la diffusion de fichiers dangereux :

« Les utilisateurs (…) sont contraints par la “nature” du système d'ignorer la nature des contenus placés sur leurs disques durs par les autres utilisateurs. Le développement de ce type de technologies pourrait poser des problèmes importants dans le cas où des fichiers illicites seraient présents sur les ordinateurs à l'insu de leurs propriétaires. »

Pour leurs créateurs, Ipredator et Ipodah sont simplement des réponses à des politiques de « criminalisation ». Jusque dans leurs noms. « Ipredator » ? Une référence à l'Ipred (« Intellectual Property Rights Enforcement Directive »), la directive européenne ayant servi de base à la nouvelle loi suédoise sur le téléchargement illégal.

En France, on aime aussi les jeux de mots : « Ipodah », c'est tout simplement « Hadopi » à l'envers. Le message est clair.

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6 commentaires sélectionnés

Portrait de Lemmy_Nothor

De Lemmy_Nothor

Pssssssstttt...t'as pas une brique ... | 12H05 | 01/06/2009 | Permalien

L'usage de la cagoule va se propager même sur internet….

Portrait de Manu de la bas

De Manu de la bas

Altermondialiste light | 12H14 | 01/06/2009 | Permalien

Juste une idée comme ça au passage …
Est ce que ça ne coute pas plus cher à l'état, et donc au contribuable, de mettre en place de telles solutions de surveillance, en comparaison avec tout l'argent sensé être perdu pour cause de téléchargement ? ? ?

Il semble de toute façon, que le téléchargement en données cryptées soit inattaquables …

Les solutions qui seront mises en place demain seront de toute façon contournées après demain…
C'est sans fin votre truc les gars ! ! !
Va falloir réfléchir autrement pour la répression ! ! ! du genre, baisser les prix et virer les intermédiaires …

Portrait de spaham

De spaham

PPCQA | 13H10 | 01/06/2009 | Permalien

pour info, iPredator n'est pas encore dispo, ils proposent de laisser une adresse email et de vous recontacter plus tard.
Je l'ai fait quelques jours apres l'annonce, et je n'ai toujours pas eu de nouvelles…

Portrait de Bonbinouais

De Bonbinouais

Freelance | 14H35 | 01/06/2009 | Permalien

Les réseaux privés, dits de friend to friend (www.lugato.net/gazzera, www.gigatribe.com , etc.) devraient aussi exploser.

Portrait de Tyrian

De Tyrian

Informaticien | 15H13 | 01/06/2009 | Permalien

Le hic, c'est qu'à vivre caché, nous allons également protégés des choses plutôt limite. Pour avoir déjà utilisé Freenet, il y a réellement des choses glauques. Mais bon je préfère encore laissé passer ça que la dérive Hadopi.

Portrait de donjipe

De donjipe

journaliste pqr | 18H53 | 01/06/2009 | Permalien

Attention quand même. A priori Ipodah reste une société de droit français, soumise à la loi française. Europe oblige, la volaille doit avoir le droit de débouler à l'improviste dans ses serveurs, fussent-ils à Amsterdam, et saisir le matos. D'autre part, la société pourra être « obligée » par la justice française (si elle est bien enregistrée en France mais d'un autre pays si c'est le cas et que les lois l'autorisent) à fournir ses listings de clients. Ecraser les logs ne suffira donc pas et on pourra remonter aux personnes. Ensuite : long et fastidieux travail de police pour enquêter sur chacun. Vus les moyens que cela nécessitera, on peut penser que la maison poulaga ne perdra pas son temps sur un téléchargement de 45 tours, voire des propos ayant déplu et se consacrera à des dossiers de pédo ou de terrorisme sur lesquels elle a déjà un faisceau d'éléments. Je demande à voir concrètement ce que va contenir ce vaccin anti-Hadopi : )

Ipredator me semble plus convaincant. Côté marrant, les pirates de TPB « réinventent » une sorte de licence globale : contre tant, vous téléchargez à l'infini en étant peinards : ) Ils jouent sur la possibilité d'utiliser des serveurs installés dans des « paradis » numériques qui vont faire leur business sur ça comme les fiscaux ont su faire leur trou en terme de législation financière.

Ces solutions ne sont qu'une infime partie des mesures anti surveillance à venir. Créer de la VPN certes mis aussi du F2F, par exemple, devrait être assez vite possible pour l'utilisateur sinon lambda du moins un tout petit peu débrouillard. Sans parler de brouiller les pistes en utilisant la solution toute bête des proxies bien sûr. Et j'en passe. Jusqu'au fait de crypter l'ensemble de ses mails, contacts… de s'auto-héberger, de recourir à des FAI pro-libertés (si un a le courage de faire ce qu'ont fait ses homologues suédois qui refusent de balancer leurs clients, il devrait toucher le jackpot de l'année en nouveaux abonnés), voire bientôt situés hors frontière.

Les infos sur ces méthodes et programmes sont sûrement légales mais je ne suis pas sûr que Rue 89 ait le droit de les publier. Je ne mets donc pas de liens mais une recherche en quelques clics sur anti Hadopi permet de trouver des blogs où elles sont d'ores et déjà présentées de façon simple. Les forums sont nombreux aussi. La vraie question sera en effet qu(à tout vouloir surveiller, on ne surveille plus rien.

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