Explicateur

Bernard Tapie accusé d'avoir manipulé le cours du Club Med

Par François Krug | Eco89 | 11/06/2009 | 19H15

Bernard Tapie en 2005 (Charles Platiau/Reuters)

« Une boîte gérée n'importe comment », un patron « fait pour diriger le Club Med comme moi pour gérer Notre-Dame » : ces petites phrases cachent-elles une subtile manoeuvre boursière ? Le groupe vient de porter plainte contre Bernard Tapie pour « diffusion d'informations fausses et trompeuses et manipulation de cours ». Mais une telle triche est facile à dissimuler et difficile à prouver.

Comment manipule-t-on les cours ?

En mentant ou en bluffant. Première étape de l'opération : diffuser de fausses informations sur ses intentions ou sur la situation de l'entreprise visée. Un investisseur puissant annonce, l'air de rien, qu'il s'intéresse à l'entreprise ? Le cours grimpe. Il assure que les comptes ne sont pas très reluisants ? Le cours dégringole.

Seconde étape : acheter ou vendre. Le cours a grimpé ? S'il détenait déjà des actions ou s'il venait par le plus grand des hasards d'en acheter, l'investisseur réalisera un joli profit. Le cours a dégringolé ? Il pourra s'offrir des actions à bon prix.

Résumé de Jean-Jacques Daigre, professeur de droit bancaire et financier à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne :

« Ce sont des opérations destinées à rompre le libre jeu de l'offre et de la demande. Le but est de pousser à la hausse ou à la baisse parce que l'intéresé est dans une position inverse. »

Que risque-t-on si on se fait prendre ?

Ça peut coûter cher. La diffusion de fausses informations et la manipulation de cours peuvent être punies deux fois : au pénal et par l'Autorité des marchés financiers (AMF).

Le Code monétaire et financier prévoit, dans ses articles L465-1 et L465-2, deux ans de prison et une amende pouvant atteindre 1,5 million d'euros ou jusqu'à dix fois le montant du profit réalisé.

L'AMF prévoit une amende équivalente et, pour les professionnels de la finance, des sanctions allant du simple avertissement à l'interdiction d'exercer. « Les montants des amendes infligées ont augmenté ces dernières années, pour renforcer la dissuasion », explique Jean-Jacques Daigre.

Le Club Med a décidé d'agir à la fois au pénal et auprès de l'AMF. Il a réclamé dès le 10 mai une enquête à l'AMF, et il a porté plainte ce mercredi auprès du procureur de la République de Paris.

Peut-on vraiment se faire prendre ?

Si on a bien préparé son coup, pas vraiment. Comment savoir exactement où sont nées les rumeurs ? Comment prouver que ce sont bien elles qui ont fait bouger le cours ? Jean-Jacques Daigre explique :

« Il y a beaucoup de manipulations de cours et beaucoup de délits d'initié, mais si on est malin, c'est peu perceptible. On peut passer par des intermédiaires ou l'étaler dans le temps. Il est difficile de démontrer que ces interventions ont suffi à entraver le libre jeu de l'offre et la demande et que cela a été fait sciemment. »

Le 9 avril, l'AMF a pourtant infligé une amende de 300 000 euros à Safe, une société financière de droit italien. Elle avait été étonnée par des mouvements autour de « penny stocks » comme Alstom ou Eurotunnel, des titres valant moins d'un euro. « Facile à repérer », selon Jean-Jacques Daigre :

« Il y avait très peu de transactions quotidiennes sur ces titres, et les ordres étaient retirés au dernier moment. C'était donc facilement démontrable. Le Club Med, en revanche, représente un gros paquet d'actions. Il sera difficile de démontrer d'éventuelles interventions. »

Que reproche le Club Med à Tapie ?

Un enchaînement de déclarations dans les médias. Selon le Club Med, elles ont été « de nature à avoir induit
en erreur des investisseurs, notamment des petits actionnaires non
professionnels susceptibles d'avoir été influencés par la confusion que
Bernard Tapie a entretenue, jour après jour, sur ses intentions ».

Fin avril, Le Journal du Dimanche révèle que Tapie s'intéresse au Club Med. Quelques heures plus tard, sur RTL, l'intéressé dément mais s'en prend au PDG du groupe, Henri Giscard d'Estaing :

« J'ai un peu l'impression qu'il y a d'un côté des actionnaires qui
sont agacés d'avoir leur cours qui est passé de 50 euros à rien, et de
l'autre côté un monsieur qui a envie de rester en
place parce qu'il doit trouver la place bonne. »

Le lundi suivant, le cours du Club Med grimpe de 10%. Le même jour, Tapie confirme son intérêt dans La Tribune puis le dément dans une dépêche de l'AFP.

Il se lâche ensuite auprès des Echos : « Henri Giscard d'Estaing, qui est un homme de qualité, est fait pour diriger le Club Med comme moi pour gérer Notre-Dame. » Et dans Libération ce jeudi, il en rajoute :

« Tout est tellement maquillé, on n'y voit pas
très clair (…). Cette boîte est gérée n'importe comment. »

Pour le Club Med, les turbulences ont pourtant commencé bien avant l'offensive médiatique de Tapie. En un an, l'action a perdu plus de 72% de sa valeur. Ce jeudi, l'annonce de la plainte contre Tapie a coïncidé avec l'annonce de nouvelles pertes. Résultat : un recul de presque 4%.

Photo : Bernard Tapie en 2005 (Charles Platiau/Reuters)

18 votes

12141 visites  |  55 réactions

5 commentaires sélectionnés

Portrait de pene-r

De pene-r

20H56 | 11/06/2009 | Permalien

Alors je vous explique :
Le club Med va porter plainte et perdre, Tapie va à son tour déposer un recours pour dénonciation calomnieuse et ça va nous coûter des millions (je ne vois pas par quel mécanisme encore mais ça fini toujours comme ça). ! !

Portrait de zorbek

De zorbek

21H30 | 11/06/2009 | Permalien

Et si Tapie avait raison ?
A voir le salaire du PDG par rapport au rendement, il y matière à reflexion…

Portrait de Blaise11

De Blaise11

I'm hard, but I'm fair. | 07H55 | 12/06/2009 | Permalien

C'est justement là où il est malin. Il surfe sur la vague de dénonciation de ces patrons nuls mais qui gagnent plein de fric.

Il ne pourra pas se faire pincer.

Portrait de jma14

De jma14

09H36 | 12/06/2009 | Permalien

Je ne suis pas pro tapie. Mais il y a qu'en même une vérité a rétablir par ces temps de crise.
tapie est entrepreneur, c'est à dire qu'il a toujours été propriétaire de ces sociétés. Et croyez moi il y a une grosse différence entre un chef d'entreprise qui m'est son argent dans la société, d'un HEC avec un contrat de travail.
Si tous les patrons de banque étaient propritéaire de leur société, croyez moi qu'il n'y aurait pas eu de crise.

Portrait de Madiran

De Madiran

(Business Analyst) | 09H56 | 12/06/2009 | Permalien

Pour « manipuler » les cours d'actions il n'est pas necessaire de diffuser de fausses informations puis de vendre ou acheter !

Je pense que les afffaires Natexis, puis ensuite Madhoff et enfin les affaires « Total » le prouvent largement !

Diffuser ou laisser diffuser une « vraie » nouvelle est largement suffisant !

Ensuite, prenez l'exemple de « Total »… L'action a diminué depuis un an et les bénéfices ont explosés ! !

Point n'est besoin de vendre ou acheter pour influer sur le cours !

Je crois qu'il en est des modèles convenus comme de bien des choses en finance : Il y a le message que l'on veut faire passer auprès du « petit » investisseur, et d'autre part il y à « ce qui se passe » dans la réalité.

Tous les commentaires

Vous avez aimé cet article ? Achetez votre plaque et soutenez l'indépendance de Rue89

Appelez le 08 99 78 00 93 (1,68 € / appel)

Envoyez « RUE » par SMS au 81027 (1,5 € / SMS)

En savoir plus

Accrochez une plaque Rue89 sur votre page de membre et dans vos commentaires. Votre plaque, qui comportera votre numéro de riverain, apparaîtra pendant un mois.

123456
Rentrez le code que vous recevrez dans le cadre ci-dessous pour activer votre plaque

Connectez-vous pour entrer votre code