Merci d'arrêter de parler english au boulot, please

Par Rozenn Le Saint | Etudiante en journalisme | 19/06/2009 | 15H10

Photo de l'illustration : Patrick MacNee alais John Steed dans la série "Chapeau melon et bottes de cuir" (Allociné)

« Trend », « hot line », « back office », « hedge fund », « subprime » sont autant de mots anglais couramment employés dans certaines entreprises. Et cela a le don d'énerver certains salariés. Peut-on encore parler français au bureau ?

Jean-Loup Cuisinier, agent de maîtrise à Axa assistance, délégué CFTC et décoré chevalier des arts et des lettres l'an dernier, s'insurge :

 »« Subprime » veut dire « prêt à haut risque ». Si on emploie seulement le terme anglais, la notion de risque n'apparaît pas, et cela perd de son sens. »

Cela fait dix ans qu'il lutte pour le droit de travailler dans sa langue d'origine, et « dix ans qu'on [le] traite de ringard ». Un brin franchouillard, Jean-Loup Cuisinier ? Pas du tout, il est même polyglotte et parle couramment l'anglais, l'allemand, l'espagnol, le portugais et a des notions de russe et de japonais, pour avoir beaucoup voyagé et vécu quelques années à l'étranger.

Les irradiés d'Epinal : un problème de traduction

Le point de départ de son combat ? L'affaire des irradiés de l'hôpital Jean-Monnet d'Epinal, ces 5 500 patients qui ont reçu des surdoses de rayons en passant des radios. Il affirme :

« C'est la plus grave erreur recensée due à une mauvaise compréhension de l'anglais en France. La formation sur le logiciel en anglais des radiologues avait été faite en anglais. Ils pensaient avoir compris, mais ont mal utilisé l'appareil.

On n'ose pas souvent dire qu'on n'a pas compris, c'est dur d'avouer une faiblesse, alors que c'est évident qu'on comprend moins bien dans une autre langue que sa langue maternelle. »

Alors depuis, Jean-Loup Cuisinier se bat pour le respect de la loi Toubon du 4 août 1994, qui rend obligatoire l'emploi du français dans les entreprises, notamment pour « tout document comportant des dispositions nécessaires au salarié pour l'exécution de son travail ».

Ne pas confondre « first » et « third »

Ne pas la respecter est source d'incompréhensions quotidiennes, de fatigue supplémentaire et finalement, d'erreurs qui auraient pu être évitées. Il rappelle l'histoire de la collision de deux Boeing en 1977 à Tenerife, la catastrophe aérienne la plus meurtrière de l'aviation civile :

« Le pilote hispanophone a confondu “first” et “third” : c'est à cause d'une incompréhension linguistique que la catastrophe a eu lieu. »

L'utilisation de l'anglais systématiquement est aussi facteur de discrimination. « A présent, une personne n'est pas embauchée ou reconnue au travail pour ses compétences, mais pour sa capacité à parler anglais », dénonce Jean-Loup Cuisinier.

Europ Assistance condamné pour un logiciel de compta non traduit

Et depuis quelques années, des salariés se rebiffent contre l'anglais imposé au bureau. En 2006, les salariés de la GEMS (General Electric Medical Systems) des Yvelines ont gagné leur procès et ont obtenu que les documents techniques rédigés à l'étranger soit traduits en français.

En avril, Europ Assistance a été condamnée à traduire un nouveau logiciel de comptabilité, de l'anglais au français. Mais Muriel Tardito, déléguée syndicale CFTC à Europ Assistance, dénonce le comportement de la direction :

« Europ Assistance a été condamnée à traduire le logiciel, et en fait, elle a décidé de ne plus le mettre à disposition du tout…. Si on veut que le jugement soit strictement respecté, nous allons devoir retourner en justice. »

Aux tribunaux, Jean-Loup Cuisinier préfère la négociation quand elle est possible, et le travail de pédagogie. Il y a quatre ans, il a obtenu la création d'une commission de terminologie à Axa Assistance. Il s'occupe de traduire les anglicismes en bon français, pour faciliter la compréhension des salariés.

Comment traduire « roll over market » ?

Par exemple, un « tchat » est remplacé par le mot québécois « clavardage » et un « e-mail », par « courriel ». Jean-Loup Cuisinier raconte :

« J'ai dû traduire le terme “roll over market”. Je suis allé voir les commerciaux pour bien comprendre ce que cela signifiait, et c'est devenu “marché complémentaire au contrat collectif”. »

C'est plus clair maintenant ? Jean-Loup Cuisinier y veille, en tout cas, et sa commission de terminologie fait même des envieux. Les salariés d'Axa France sont en négociation pour qu'elle existe dans toute les branches de la société d'assurance.

Franck Grandmaison, délégué syndical UDPA-Unsa d'Axa, témoigne :

« La communication faite aux salariés par les ressources humaines et la direction ne se fait pas toujours en anglais, mais est pleine d'anglicismes. La direction se dédouane avec la formation en anglais de trente heures qu'elle propose aux salariés, mais ce n'est pas suffisant pour se faire comprendre.“*

Photo de l'illustration : Patrick MacNee alais John Steed dans la série ‘Chapeau melon et bottes de cuir’ (Allociné)

27 votes

13163 visites  |  77 réactions

9 commentaires sélectionnés

Portrait de la champenoise

De la champenoise

16H00 | 19/06/2009 | Permalien

Il n'est pas anormal de parler français en France. C'est un nouveau snobisme que de prétendre communiquer en anglais dans les entreprises françaises, au prétexte qu'elles travaillent dans le monde entier.

Portrait de Jaydi

De Jaydi

Sûr de ne pas être certain | 16H16 | 19/06/2009 | Permalien

Quand je vois les mots « disque dur », « clavardage » ou « courriel » il est vrai que je me dis que la langue française est sauvée, et que le sens est beaucoup plus clair.
Et je ne parle pas de la traduction de « roll over market »…

Autant je suis contre le mélange des langues, autant il ne faut pas essayer de traduire tout à outrance. Si des mots existent déjà en Anglais et pas en Français, pourquoi se priver d'utiliser les premiers ?

Ah et puis ça sert à quoi de « sauver » une langue ? Surtout quand l'utilisateur moyen n'utilise que 500 mots au grand maximum pour communiquer dans sa vie de tous les jours.

Portrait de groucho2613

De groucho2613

Consultant | 16H51 | 19/06/2009 | Permalien

Tout à fait d'accord, mais il ne faut pas tomber dans le travers inverse, je travaillais dans une filiale d'un grand groupe français à l'étranger, et le nombre de documents reçus en français sans plus d'explication m'a toujours surpris.

Portrait de pablico

De pablico

17H42 | 19/06/2009 | Permalien

Le plus marrant, c'est de faire une réunion en anglais, alors que tous les participants sont français… (ce n'est ni une galéjade, ni une ironie.. cela existe)

Portrait de pablico

De pablico

18H25 | 19/06/2009 | Permalien

le plus amusant, c'est qu'à un moment donné quelqu'un a levé le doigt, pour dire que tous les participants étaient français (en anglais) et le « speaker » a répondu en anglais : désolé mais la présentation est écrite en anglais… : -D le tout avec un accent français à découper au couteau.

ce qui est jouissif, c'est que les participants ont vécu un moment d'humour ridicule.

Portrait de smurf

De smurf

Toulousain | 20H45 | 19/06/2009 | Permalien

Beaucoup de snobisme là-dedans ou une conformité à une mode peut-être pour faire bien. Cela dénote un inquiétant manque de personnalité chez certains chefs (heu pardon… certains managers)

J'en entends tous les jours et souvent pour parler uniquement entre Français : manager, challenging, scope, benchmarking, wording.

C'est un de mes préférés « wording ». J'ai déjà entendu des choses comme ça :
« L'idée y est mais il faudrait changer le wording pour bien comprendre »

Ah oui ? Et est-ce qu'il ne faudrait pas mieux parler en french pour que tout le monde comprenne ?

Après, il ne faut pas être extrémiste. C'est bien de parler plusieurs langues (et pas seulement l'Anglais) pour s'ouvrir aux autres.

Portrait de Stef _B

De Stef _B

geek? | 23H49 | 19/06/2009 | Permalien

je suis tout à fait d'accord. Je travaille pour la branche française d'une assez grosse boite US. Un collègue, archi nul en anglais (et en français aussi), utilise sans cesse ces mots, souvent francisés :

hider (pour cacher),
pluger une réunion,
le fameux « todo »,
meeting ou call.
costing (établir un devis)
etc…

Par contre, je ne connaissais pas le Wording !

J'en ai plus que mare de l'entendre dire ces mots là mais étant un rang au dessous de lui (pas pas juste au dessus), je ne peux rien dire. Parfois, je fais celui qui ne comprend pas pour l'obliger à utiliser le mot français.

Parler anglais oui. Parler un charabia, non !

Portrait de Alain Pacifique

De Alain Pacifique

04H11 | 20/06/2009 | Permalien

je ne suis pas sûr que la traduction en francais de certains termes techniques soit toujours une aide à la comprehension. j'ai bossé dix ans dans l'informatique et les docs techniques traduites en francais étaient le plus souvent difficilement comprehensibles et souvent fausses. la VO était préférable.
au sujet des pilotes de lignes, « Le pilote hispanophone a confondu “first” et “third” : c'est à cause d'une incompréhension linguistique que la catastrophe a eu lieu. »
c'est peut être dû aussi à un problème de qualité de la transmission. j'imagine si les pilotes devaient parler la langue de chaque aéroport où ils se posent, ou l'inverse , les contrrôleurs aériens polyglottes. pas sûr que ce soit plus efficace.

Portrait de Tabarnac

De Tabarnac

Cycliste alcoolique | 12H46 | 20/06/2009 | Permalien

Je crois que la meilleure facon de defendre le Francais a l'international est de maitriser les autres langues. Sinon, on continuera a donner l'impression que le Francais est replie sur lui-meme, autosuffisant et pas ouvert sur les autres cultures… Je dis bien donner l'impression. Apres les reunions en Anglais entre Francais..hmm, ca peut etre ridicule. Quoique lorsque j'etais en France, il nous arrivait d'en faire, et ca avait l'avantage de faire progresser ceux qui avaient du mal a s'exprimer en Anglais. Lorsque la reunion devait etre en Anglais, car certains participants etaient non- francophone, on etait du coup plus a l'aise avec notre expression orale.

Tous les commentaires

Vous avez aimé cet article ? Achetez votre plaque et soutenez l'indépendance de Rue89

Appelez le 08 99 78 00 93 (1,68 € / appel)

Envoyez « RUE » par SMS au 81027 (1,5 € / SMS)

En savoir plus

Accrochez une plaque Rue89 sur votre page de membre et dans vos commentaires. Votre plaque, qui comportera votre numéro de riverain, apparaîtra pendant un mois.

123456
Rentrez le code que vous recevrez dans le cadre ci-dessous pour activer votre plaque

Connectez-vous pour entrer votre code