VOTRE PORTE-MONNAIE AU RAYON X

Patrick, libraire de quartier pour 2300 euros par mois

Par Sophie Verney-Caillat | Rue89 | 23/06/2009 | 17H24

Patrick, libraire à Paris (Audrey Cerdan/Rue89).

Libraire, c'est une passion mais aussi un commerce et pour Patrick, dont Eco89 passe les revenus au rayon X, c'est surtout un bouffe-temps. En plongeant dans les comptes de la librairie Nordest, dans le Xe arrondissement de Paris, on découvre les vicissitudes du métier :

« Aux stagiaires qui me disent “je veux devenir libraire par amour du livre”, je réponds que c'est pas le sujet, la librairie risque de vous dégoûter du livre si vous n'êtes pas totalement engagé. »

Cet ancien vidéaste et animateur socio-culturel installé depuis 1995 dans cette petite rue commerçante proche de la gare du Nord a appris sur le tard ce métier « très sédentaire » après une première vie « assez nomade ». Il a d'abord été employé dans une librairie puis directeur d'une autre située en face de son actuelle adresse, avant de dépoussiérer son local assez petit, trop petit pour contenir autant.

« A l'époque, la rue était vide de commerces, on me décourageait de m'y installer. Heureusement que je connaissais le quartier et les clients. Mais on n'est pas aux Abbesses ou à Mouffetard : bizarrement, dans un quartier où les librairies sont nombreuses, cela profite à toutes. Alors que dans mon quartier, pas très dynamique culturellement et commercialement, c'est difficile de retenir les gens, ils vont faire leurs courses ailleurs. »

Le Virgin Barbès, « aspirateur à clientèle »

Le libraire résiste en proposant une offre de qualité et un service rapide. Beaux-arts, sciences humaines, guides, BD… tout cela doit se frayer une place sur les étagères à côté des deux rayons principaux, le roman et les livres pour enfants. Il faut faire face à la concurrence du Virgin Barbès, cet « aspirateur à clientèle » ouvert en 2002 à cinq minutes de chez lui :

« Ils ont au moins 40 000 titres quand nous on en a 12 000, et tout le monde y va, même ceux qui disent qu'ils n'y vont pas. »

L'implantation de ce concurrent de taille ne lui a pourtant fait perdre que 5% de son chiffre d'affaires, un retard qu'il a comblé depuis.
Son offre est un mélange des best-sellers (« il faut pas être snob ») et des « choix du libraire » (« mais restons modestes : ce qu'on aime ne plait
pas à tous »).

La librairie de Patrick, à Paris (Audrey Cerdan/Rue89).

1Les comptes de la librairie

Des ventes pour un montant variant de 22 700 à 96 000 euros selon les mois

Le chiffre d'affaires (sur l'année 2008) de la librairie est de 514 500 euros annuels (hors TVA). En quatorze ans, il a augmenté de 50% grâce à une belle progression les premières années, mais cela reste un peu inférieur aux prévisions qu'il avait fait au moment de se lancer.

Globalement, le livre est un marché assez stable, depuis 2000 « on oscille de plus ou moins 5% par an ». Sauf entre février et avril dernier où il a plus franchement accusé le coup de la crise (entre -5 et -10%).

La ventilation de ses recettes par rayon donne une bonne photo de sa librairie : en tête des ventes depuis des années les albums jeunesse (20% des ventes), suivis de la la bande dessinée, littérature française et la littérature étrangère (les deux totalisant 40% des ventes) et les sciences humaines. Les ventes fluctuent beaucoup selon les mois, de 96 608 euros pour le mois de décembre 2008 à 22 700 euros au mois d'août.

Malgré une TVA à 5,5%, la marge moyenne dégagée sur un livre est de 1,375 (c'est-à-dire qu'un livre acheté 1 est revendu 1,375), « c'est très bas par rapport aux fringues, qui margent à 3 et aux bars qui margent de 4 à 5 ».

C'est pour cela que Patrick fait plein de tentatives pour développer les produits sur lesquels les marges sont meilleures : les cartes postales, les disques, les carnets Moleskine… Produits sur lesquels les prix sont libres (contrairement aux livres). En étudiant sa politique de prix, il s'est d'ailleurs rendu compte que « si Fnac et Virgin sont imbattables sur les nouveautés, sur le classique, ils roulent le client : on est bien moins chers ».

Les dépenses : 513 000 euros

La comptabilité de la librairie est calculée au plus juste et la marge dégagée n'est que de 1500 euros annuels. Les salaires sont répartis ainsi : la rémunération nette du gérant s'élève à 30 000 euros annuels, celle des deux salariés à 56 000 euros, les charges sociales s'élèvent à 35 000. Les employés, aux 35 heures, touchent donc un salaire net de 1350 euros net par mois sur treize mois pour l'un et 1450 euros pour l'autre.

Les achats : s'élèvent à 338 000 et le reste des dépenses se répartit comme suit :

  • les frais généraux incluant le loyer, le téléphone, les assurances, les coursiers, la comptable : 47 000 euros,
  • les impôts : 5 000 euros,
  • les amortissements : 2 000 euros

La marge nette est si mineure (1 500 euros) qu'elle n'est pas versée aux actionnaires mais mise de coté.

Patrick, libraire à Paris (Audrey Cerdan/Rue89).

2Revenus de Patrick : 2 300 euros net, « un taux horaire nul »

Le salaire de Patrick, fixé en assemblée générale avec les actionnaires minoritaires (des amis et écrivains) n'a pas bougé depuis cinq ans. Il a opté pour la forme juridique qui lui semblait la plus simple, un traitement incluant toutes les charges dont l'assurance chômage et les cotisations retraite (dispositif Madelin), plutôt que pour le statut de travailleurs indépendant.

Si on peut considérer que le salaire de Patrick (sur 13 mois) n'est pas ridicule, en revanche, rapporté à ses 70 heures par semaine, cela fait un « taux horaire nul », souligne l'intéressé. Il faut être présent à toutes les heures d'ouverture de la librairie (60 heures par semaine) et aussi s'occuper du courrier, de la compta, des commandes, de l'association des librairies indépendantes Initiales

Bref, « pas le temps d'avoir d'autres revenus », comme d'écrire dans des revues, comme le font certains de ses collègues.

3Ses dépenses fixes : 1 666 euros

« J'en bave », confie-t-il sans se plaindre. C'est tout simple : entre le remboursement de son appartement acheté l'an dernier avec son amie (Patrick rembourse 1 000 euros par mois), les pensions versées à ses deux fils étudiants (au moins 600 euros par mois, souvent davantage) et les impôts (66 euros), il doit faire attention à tout.

« Heureusement que ma compagne prend en charge les grosses dépenses comme la voiture, les factures… », souligne-t-il. Etant tout le temps à la librairie, il n'a pas besoin de téléphone portable, c'est toujours ça d'économisé.

Patrick dispose donc d'environ 700 euros pour ses dépenses courantes, alimentation, loisirs, et il n'épargne pas. Il ne se souvient pas s'être acheté un vêtement en dehors des soldes depuis des années, limite les sorties au restaurant à une par mois et les vacances à une semaine par ci par là « à prix cassés ».

Il profite volontiers des invitations au cinéma, au musée, au théâtre que lui font passer les éditeurs, amis clients, ce qui lui permet d'avoir un budget culture réduit par rapport à sa consommation.

« Je lis 100% gratuitement, ce n'est pas négligeable vu que c'est mon premier poste de consommation culturelle. »

Aujourd'hui, il met régulièrement en balance ses contraintes et son plaisir :

« Pour l'instant, ça penche toujours du coté plaisir, c'est bon signe. »

Photos : Patrick, à la librairie Nordest à Paris, en juin 2009 (Audrey Cerdan/Rue89).

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4 commentaires sélectionnés

Portrait de Contestatairieux

De Contestatairieux

(un de ces fameux travailleurs pauv... | 18H04 | 23/06/2009 | Permalien

Très intéressant !
J'avais appris il y a peu qu'effectivement un libraire émargeait peu dans l'année (ici 1500 €), c'est pas énorme. Mais, grâce au prix unique du livre, j'imagine que ça a permit de garder un vrai réseau de librairie en France, contrairement aux disques.
Bah oui, faut le dire, n'achetez plus vos livres sur amaz*n, vous comprenez maintenant pourquoi… Ok, sauf pour les personnes vivant loin de tout, avec mille contraintes et sans voiture, ok, je peux comprendre, sauf que ce site ne livre pas partout hehe…

Portrait de Don_Lorenjy

De Don_Lorenjy

Ecriveur à Annecy | 19H34 | 23/06/2009 | Permalien

« Pour l'instant, ça penche toujours du coté plaisir, c'est bon signe. »
Oh que oui, c'est bon signe ! Surtout dans ces temps où l'ambition bling bling côtoie la misère la plus noire.

D'accord, il travaille dans un domaine qui lui plaît, mais surtout il a compris le fond du truc : à partir du moment où la survie est assurée (OK, le montant de la survie varie d'un survivant à l'autre), il ne reste qu'une chose essentielle : aimer ce à quoi l'on consacre son temps.
Une question demeure : son travail, ou sa compagne ?

Portrait de Claude2008

De Claude2008

... | 21H28 | 23/06/2009 | Permalien

Voila une offre d'emploi de la librairie Decitre de Lyon, publiée sur le site de l'universite de lyon 2 et sur leur propre site, ou comment embaucher des étudiants-vendeurs pour la rentrée des classes, à demi-tarif. Et encore ils ont amélioré leur offre, sûrement faute de candidats. En effet il y a quelques semaines ils recherchaient déjà de jeunes diplômés de l'enseignement supérieur en leur proposant au préalable à un CDD (pour sept-oct ou jusqu'à décembre), un stage de 2 mois sur l'été ,histoire d'apprendre le métier et payé au minimum bien sûr soit moins de 400e, puis le smic pour le CDD de sept-oct. Voilà les nouveaux jobs d'été au rabais proposés à des étudiants tout en exigeant un bon niveau culturel de ceux-ci. Je suis écoeurée pour tous ces jeunes qu'on exploite au maximum.

« Première entreprise de librairie indépendante en Rhône-Alpes, avec 8 magasins et 300 collaborateurs, Decitre a été reconnue “ Enseigne d´or du commerce de centre ville 2003 ‘, récompensant ainsi notre professionnalisme et notre créativité.
A l'occasion de la préparation et la réalisation de la rentrée scolaire et universitaire, puis pour la période des fêtes de fin d'année, nous recrutons plusieurs vendeurs.
Ces recrutements prennent la forme d'un stage, obligatoirement conventionné (pour les mois de juin et/ou juillet 2009), suivi d'un CDD d'une durée minimale d'1 mois.

Votre mission :
Avec nos équipes, vous assurez la satisfaction et la fidélisation de nos clients.
- Durant votre stage, vous êtes formés aux spécificités du scolaire ’ et à notre outil informatique. Avec votre tuteur, vous êtes sur le terrain sur un rayon scolaire ‘papeterie’ ou ‘librairie’.
- A l'issue de votre stage, vous poursuivez par un CDD.

Horaires : 35h hebdomadaires
Gratification durant les 2 mois de stage : 398,13 euros / mois
Rémunération durant le CDD : 1347 euros bruts mensuels”

Portrait de pradoc

De pradoc

Aucune | 00H41 | 24/06/2009 | Permalien

Juste un petit détail, puisque je suis un habitant du quartier et que je connais cette librairie, elle est située Rue de Dunkerque et franchement dispose d'un bon stock.
Dès l'entrée, on sent qu'un effort est fait pour proposer non pas un échantillon lambda, susceptible de plaire à tous, mais un tri.
Les scolaires peuvent aussi aller, le fond est assez conséquent. On peut y aller s'offrir un Giono, aussi bien qu'un Sadegh Hedayat (un auteur perse oublié).

Sinon, je recommande la librairie Vendredi, rue des Martyrs. Un haut-lieu de la résistance !

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