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Dépressif à cause de mon travail, j'ai osé en parler
Par Pierre Paul | Riverain | 16/07/2009 | 13H34
Je travaille dans une multinationale depuis huit ans. Un parcours dont la progression n'avait pas subi d'à-coups jusqu'ici. Or depuis huit mois, je suis sous-employé, sous-utilisé, placardisé. Suite à un projet sans cesse repoussé, je me retrouve dans l'attente d'une future décision qui ne vient jamais.
Je trouve par bonheur un poste dans une autre direction, laquelle m'attend avec un projet motivant. L'espoir revient, mais mon service refuse de me laisser partir, pour des raisons politiques qui me dépassent.
La dépression s'installe. J'ai du mal à dormir, du mal à partir au bureau. Mon arrivée au travail avec deux heures de retard le matin n'inquiète personne ; personne ne réalise même que je ne suis pas là. C'est dire si je me sens utile. L'absurdité du refus de ma mutation me pèse.
La dépression est très dure à avouer, car c'est un aveu de faiblesse, et on n'aime pas les faibles dans l'entreprise. Pourtant, il y a des recours, mais ils sont plus ou moins efficaces.
Le premier auquel je pense est celui de la ligne d'assistance téléphonique pour les difficultés psychologiques des salariés, communiqué il y a quelques années, lors d'une vague de suicides dans l'entreprise. A l'époque, c'était un sujet de plaisanterie entre collèges.
Au téléphone, une oreille impartiale, mais pas de vrai suivi
Je le retrouve dans un bureau, sous d'autres documents. Il est impossible à trouver dans l'annuaire de l'entreprise, mais cette ligne a le mérite d'exister.
Il s'agit ici visiblement plus de s'y épancher que de profiter d'un réel suivi des salariés. La personne que j'ai eue au téléphone m'a écouté pendant une heure, prodigué quelques conseils et analysé ma situation.
Je peux rappeler ce numéro quand je veux, sauf que j'aurai certainement quelqu'un d'autre au bout du fil. Pas vraiment de suivi de mon cas, donc. Mais une oreille impartiale qui a compris que mon salut était dans la recherche d'un autre emploi.
Un collègue et ami, témoin de mon désarroi, s'en ouvre à la médecine du travail et me conseille d'aller les rencontrer. Je tombe sur un médecin, dont je dois souligner la chaleur de l'accueil, qui me fait raconter ma situation.
Après une heure de discussion, il me fait passer un test pour évaluer mon niveau de stress. Mes « très bons » scores (notamment un 0 sur 20 en « perspectives d'évolution ») confirment une situation dépressive et anxiogène qui doit être prise en charge.
Je ne veux pas être marqué « dépressif » au fer rouge
Mais la médecine du travail étant « non-prescriptive », il ne peut que me conseiller d'aller voir mon généraliste, et me proposer une future entrevue pour faire le point sur ma situation. De toute façon, je suis très réfractaire aux médicaments dans ce genre de cas.
Il me propose aussi d'utiliser mon « mal-être au travail » pour faire pression sur la hiérarchie, afin qu'elle accepte ma mutation. Mais c'est là que toutes les perspectives de prise en charge s'arrêtent pour moi : je ne tiens absolument pas à ce que mes difficultés soient rendues « publiques ».
Il y a une culture du politiquement correct et de l'apparence « clean » du cadre, qui m'empêche d'aborder ce sujet avec ma hiérarchie. De peur de me voir « grillé » pour toujours, qu'il soit marqué « dépressif » au fer rouge dans mon dossier, je préfère attendre que ça passe.
Chercher ailleurs ? Je le fais, oui, mais la conjoncture est contre moi. Forcer la mutation ? Impossible.
Je vais donc me démerder jusqu'à ce que je trouve une porte de sortie. La boîte, elle, m'offre des canaux d'écoute. J'ai passé l'après-midi à parler de mon mal-être, et ça m'a fait du bien. C'est déjà ça.
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De Anne Honym
20H55 | 16/07/2009 |
Pierre Paul,
J'ai la sensation que ce qu'attend votre hiérarchie, c'est de VOUS prendre en faute. Pour le moment personne ne vous reproche vos retards, parce qu'on vous laisse vous enfoncer. Quand le pli sera pris, que vous aurez opté pour l'attitude je-m'en-foutiste que beaucoup ici vous conseillent (certes de bonne foi), là ils vous tomberont sur le râble et vous conduiront à l'équarrissage. J'ai vu cette technique perfide être utilisée plusieurs fois, c'est diablement efficace car c'est une variation merveilleuse de la placardisation habituelle qui consiste à attendre que vous mettiez les voiles sans leur coûter un sou. Ici, il s'agit d'attendre que vous ayez perdu vos repères professionnels pour vous accuser d'une faute grave. Et ce sera encore pire pour vous car à ce stade, vous vous reprocherez, oui à vous, de n'avoir pas été plus rigoureux, professionnel, etc… Magique, je vous dis.
Dans l'absolu, de toutes façons, vous ne tirerez qu'un profit immédiat mais de très courte durée si vous choisissez l'option « et bien puisqu'ils me payent à rien foutre, je vais vraiment rien foutre ». Dans un premier temps, vous vous forcerez à tenter des choses qui vous amuseront, sauf qu'elles ne vous amuseront jamais durablement, et que votre sentiment d'inutilité s'accompagnera de culpabilité de faire la démarche de ne pas essayer de travailler de votre côté. Je connais cette situation pour l'avoir vécu, heureusement pendant un temps que je qualifie de court (6 mois). Au début on se dit : chouette, du temps pour écouter de la musique, lire des articles, me cultiver, etc… Et puis ensuite on se rend compte qu'on n'est plus simplement inutile, on est devenu un parasite.
Or, si vous vivez mal cette situation (il y a des gens qui spontanément se disent que c'est le rêve d'être payé à rien foutre), c'est parce que vous avez investi votre travail. Cadre ou pas, nombreux sont ceux qui s'impliquent, pas forcément à l'excès mais en tous cas qui apportent de la valeur à leur condition professionnelle, qui ne l'envisagent pas comme « une charge », « une obligation », « le truc qu'il faut faire pour manger », mais qui ont la passion, l'envie d'apporter quelque chose, le désir d'être utile. Ceux-là sont les premiers touchés par la dépression professionnelle ! Mais si justement vous entrez dans leur jeu, vous perdrez même cela. Vous avez une estime de vous, j'ai envie de dire : « de vous et de votre vous professionnel », à préserver. Plutôt que d'en profiter pour glander, ce qui a de grandes chances de ne pas vous tirer de la dépression, orientez-vous vers un nouveau projet professionnel. Les idées de formation ou de recherche d'emploi ailleurs qui ont été proposées sont à mon avis parmi les meilleures.
J'ai aussi envie de vous dire : jouez à malin, malin et demi. Devenez épouvantablement zélé. C'est dur, quand on a rien à faire, je sais. Mais nous connaissons tous des gens qui ne glandent rien et parviennent à faire semblant. Prenez-les à l'envers : montez au créneau en sollicitant des rendez-vous non pour vous plaindre (puisque personne dans l'entreprise ne va vous sortir de là, on ne demande pas au loup de protéger le chaperon rouge dans la foret) mais plutôt pour des prétextes professionnels que vous inventerez, montez des réunions de service pour faire des points (qui en plus vous permettront de rester au courant de ce qui se passe dans le service), réorganisez un secrétariat de votre choix voire demandez à en recruter un (oui ! ), soumettez de nouvelles procédures, faites des schémas, des PowerPoint, bref, soyez là. Ils cherchent à vous enterrer mais vous allez au contraire les hanter. Et là, ils vous la signeront, votre demande d'affectation, d'épuisement.
La force pour le faire viendra de votre entourage, peut-être d'une thérapie (ce n'est pas parce que ce n'est pas votre faute que vous n'êtes pas abimé, exactement comme si vous vous étiez fait renverser par une voiture), et peut-être, ça a été évoqué, des médicaments.
Ne les laissez pas VOUS transformer. Soyez le professionnel que vous voulez être, et montrez-leur que ce qu'ils refusent d'employer à bon escient, vous ne l'avez pas perdu. Pour votre prochain poste, ça vous servira, en plus : vous ne vous sentirez pas rouillé ou hors du coup.
Et sachez que beaucoup de gens ont vécu quelque chose de similaire, et que non, ça ne rend pas votre situation quelconque, mais nous compatissons tous implicitement.