Confidentiels & indiscrets

L'agence photo Gamma va déposer le bilan

Par Augustin Scalbert | Rue89 | 23/07/2009 | 19H01

Lors d'une grève en 1995, les photographes de Gamma exhibent leurs clichés célèbres (Reuters).

L'agence de photojournalisme Gamma, une des plus prestigieuses du monde, déposera son bilan le 30 juillet devant le tribunal de commerce de Paris, selon les informations de Rue89. C'est ce qu'ont annoncé aux salariés les dirigeants du groupe Eyedea, mercredi 22 juillet.

Depuis quelques jours, la rumeur circulait parmi les salariés de l'agence. Pressés par leurs troupes, le PDG du groupe Eyedea, Stéphane Ledoux, son bras droit, Olivier Bloud, et le directeur de la rédaction de Gamma, Alain Frilet, ont confirmé mercredi que la structure Eyedea Presse, qui coiffe l'agence et le fonds Stills, sera déclarée en cessation de paiement le 30 juillet. Cette décision sera, auparavant, annoncée officiellement au comité d'entreprise le 28 juillet.

Comme le veut la procédure, un administrateur sera désigné par le tribunal, et prononcera ensuite le placement en redressement judiciaire, ou la liquidation. Cette nouvelle ne signifie donc pas que Gamma, fondée en 1966 par Raymond Depardon et Gilles Caron notamment, va cesser d'exister. Mais en interne, de nombreux salariés sont persuadés qu'Eyedea cherche à tuer l'agence.

Le troisième fonds photographique de la planète

Derrière cette marque en forme de jeu de mots anglais (oeil-idée), on trouve le fonds d'investissement Green Recovery, spécialisé dans la reprise et la restructuration d'entreprises en difficulté. Fin 2006, il a racheté à Lagardère sa filiale Hachette Filipacchi Photos, soit quelques très grands noms de la photographie : les agences de presse Gamma et Rapho, mais aussi les fonds Keystone, Stills et Hoa-Qui, notamment.

Aujourd'hui, Eyedea revendique rien moins que la place de troisième fonds photographique de la planète, derrière Corbis (propriété de Bill Gates) et Getty Images, partenaire de l'AFP et propriété d'un fonds américain.

Avec Eyedea Presse, c'est donc la principale structure de production de photos d'actualité, Gamma, qui dépose le bilan.

L'entité, qui compte 56 salariés, serait très endettée, cumulerait chaque mois des pertes de plusieurs centaines de milliers d'euros… Impossible de connaître les véritables chiffres. « C'est l'omertà la plus totale. Il y a des pertes, mais on n'est pas les seuls », explique un photographe.

« Ils veulent tuer Gamma »

Parmi les raisons de la déconfiture de l'agence Gamma, commencée bien avant son rachat par Green Recovery (au total, elle a déjà connu deux plans sociaux), on cite la pression sur les prix pratiquée par les clients, eux-mêmes laminés par la crise de la presse.

Mais plusieurs sources internes détaillent, sous couvert d'anonymat, ce qu'elles qualifient d'« erreurs stratégiques », voire de « sabotage organisé » :

  • En imposant la marque Eyedea, la direction a cherché à effacer les noms des agences. « Quand on nous refusait une accréditation sous le nom d'Eyedea, on la demandait pour Gamma, et ça passait », s'amuse un photographe.
  • Début 2009, Gamma a renoncé à sa participation au comité de liaison de l'Elysée, le « pool » qui permet de vendre beaucoup de photos. « Au moment où on a le Président le plus médiatique de la Ve République, sans parler de sa femme, c'est une erreur industrielle. »
  • Autre erreur dans le même domaine du « pipolitique », que déplorent beaucoup de photographes mais dont ils connaissent la nécessité économique : avoir laissé partir fin 2007 la photographe Elodie Grégoire, dont Nicolas Sarkozy apprécie le travail.
  • L'abandon du news : Gamma suit de moins en moins l'actualité, les photographes partent moins sur le terrain…

Pour l'un d'eux, ce dernier point vise un but très clair :

« Arrêter le news, ne plus rien vendre, pour arriver à un exercice annuel lamentable et déposer le bilan. Ce qu'ils veulent, c'est nettoyer, tuer la rédaction et les photographes de Gamma. »

« Avec cette décision, ils flinguent 43 ans de photojournalisme, une page d'histoire de la photo mondiale », regrette un des reporters de guerre de l'agence.

Depardon et Caron, mais aussi Salgado, Karel, Demulder, Gaumy…

Gamma a été la première des trois agences en « A » (avec Sygma et Sipa) qui ont fait de Paris la capitale mondiale du photojournalisme des années 70 à 90. Aujourd'hui, Sygma est morte (ses 40 millions d'images rachetées par Corbis), et Sipa appartient à Pierre Fabre, le patron du groupe pharmaceutique éponyme.

Gamma a obtenu trois prix de la photo de l'année et des dizaines d'autres prix au World Press Photo (le Nobel du genre) et a révélé ou fait travailler Sebastião Salgado, Jean Gaumy, William Karel, Françoise Demulder (première femme couronnée au World Press) et, aujourd'hui, Laurent Van der Stockt, Noël Quidu ou Jean-Luc Luyssen, parmi la quinzaine de photographes de l'agence.

Contactés par Rue89, ni Stéphane Ledoux ni Alain Frilet n'ont souhaité s'exprimer sur cette prochaine cessation de paiement. Mercredi, après avoir annoncé de manière affirmative le dépôt de bilan, la direction s'est reprise, en parlant d'un « éventuel dépôt de bilan », pour éviter tout délit d'entrave au comité d'entreprise.

Photo : Lors d'une grève en 1995, les photographes de Gamma exhibent leurs clichés célèbres (Reuters).

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4 commentaires sélectionnés

Portrait de raskol

De raskol

à vélo | 20H27 | 23/07/2009 | Permalien

Je ne comprends quand même pas les motivations qui pousseraient Eyedea a faire couler eux-mêmes leurs acquisitions. Mais j'imagine que les fonds de pension ont leurs raisons que la raison ignore (comme dit le proverbe).
C'est sûr qu'il fait pas bon être photographe ou photojournaliste en ce début de 21ème siècle, alors même qu'on n'a jamais été autant abreuvé d'images en tout genre.
Rue89 est un parfait exemple : milliers de visiteurs quotidiens et budget photo j'imagine tout petitpetitpetit, parce que pas d'argent.
En même temps, j'imagine que la rue pique des lecteurs à d'autres journaux payants, genre libé, donc moins de recettes et moins de dépenses pour libé, etc.
(Je précise quand même que je fais juste un constat et je n'ai rien contre la rue en particulier.)

Portrait de cunégonde

De cunégonde

21H23 | 23/07/2009 | Permalien

C'est triste.
Entre disparition progressive des agences, animées par l'amour de l'info, de la belle image et de la vérité, ou leur prise de contôle par des fonds, plus mûs par l'appat du gain, et l'utilisation croissante d'images amateurs (licence creative commons, Flickr, téléphones portables…) par une presse en crise, quel avenir pour les photoreporters ?
Qu'en sera-t-il dans 10 ans ? certains disent que la profession n'existera plus, je ne crois pas à ce catastrophisme, car on a besoin d'eux, mais une chose est sûre, dans ce métier, il va falloir se battre, encore plus qu'aujourd'hui. L'âge d'or, c'était déjà fini, maintenant les temps sont durs et pour longtemps, mais il y aura toujours du boulot pour des pros.

Portrait de mick69

De mick69

21H28 | 23/07/2009 | Permalien

Peut-être que les investisseurs lorgnent uniquement sur la valeur du fond d'archives et qu'ils veulent se débarrasser des employés ?

Peut-être que les photos d'archives ont une plus grande valeur commerciale que les photos d'actualité ? (surtout depuis que la presse utilise des photos numeriques amateur en provenance du monde entier.)

Portrait de wardog

De wardog

06H19 | 24/07/2009 | Permalien

Un photojournaliste ça a une grande gueule et ça coûte trop cher !

Qu'importe qu'il apporte la meilleure image d'une situation d'ici ou d'ailleurs, ça ne rapportera jamais autant qu'un smiley pour téléphone portable, qu'une bimbo relookée photoshop ou qu'une photo d'illustration qu'on va pouvoir réutiliser durant 50 ans quelque soit le support.

La presse est en train de crever à petit feu et, à ce rythme, un jour l'info ça sera la pub.

Bonne chance aux Gammas (et aux autres) !

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