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Les pauvres des pays du Sud, un nouvel Eldorado ?

Par Soline Ledésert | Etudiante | 31/07/2009 | 17H02

"la pyramide du système capitaliste", 1911 (Wikipédia)

Toutes les entreprises multinationales -ou presque- développent désormais des produits destinés au « bas de la pyramide ». Le « bas de la pyramide », ce sont les quelques centaines de millions de personnes vivant avec moins de 5 dollars par jour dans les pays émergents.

Ces produits sont conçus en fonction des besoins, des conditions de consommation et des contraintes monétaires des populations locales. Progrès pour le développement des pays du Sud ou simple progrès… du marché global ?

Le « bas de la pyramide », un segment exclu du marché global

Les théories du « bas de la pyramide » sont nées dans les universités anglosaxonnes, et furent marquées par la parution en 2006 de « The Fortune at the bottom of the pyramid » de l'Indien Coimbatore Krishnao Prahalad.

Le constat est le suivant : les populations pauvres des pays émergents n'ont pas accès à une consommation de marché. Leur pouvoir d'achat, bien qu'individuellement très limité, est néanmoins gigantesque s'il est agrégé.

Or, ces potentiels consommateurs ont des besoins spécifiques qui ne sont pas satisfaits par les produits occidentaux.

« Bien consommer », une solution aux problèmes liés à la pauvreté ?

Les produits « BoP » (pour « Bottom of Pyramid ») sont censés « éradiquer la pauvreté et redonner dignité et choix, en utilisant les mécanismes de marché », sous-titre C. K. Prahalad. Comment ? En permettant aux populations pauvres de consommer, et de consommer « bien ».

Le logo de "Grameen Danone Foods", développé au Bengladesh

Les populations ciblées par les entreprises sont, en général, des populations dont les revenus journaliers vont de 2 dollars à 5 dollars, et ne sont donc pas les plus pauvres (le seuil de pauvreté internationale est fixé à 1,25 dollar par jour par la Banque Mondiale).

Quelques exemples phare : Danone, en partenariat avec la fondation Grameen, s'est lancé dans la production et la distribution au Bengladesh de yaourts à très bas coût, enrichis en nutriments.

Iqbal Quadir, fondateur de l'opérateur Grameen Phone, a développé une stratégie d'entreprise conforme au modèle de « développement partant du bas » (« bottom-up development »), ce qu'il explique lors d'une conférence TED (en anglais) : les services de téléphonie mobile répondent à des principes de Responsabilité sociale d'entreprise (RSE) qui prennent en compte les besoins spéciaux de développement économique du Bengladesh, en monde rural notamment.

Un marché de 5000 milliards de dollars

Une des ambiguités de ces nouvelles offres porte sur les intentions des entreprises. François Perrot, doctorant en économie à l'Ecole Polytechnique qui réalise sa thèse sur les produits BoP (présentée ici à un atelier de recherche de l'Ecole Polytechnique), distingue plusieurs modèles économiques :

« Certaines entreprises ont fait de ces marchés des leviers de croissance : c'est essentiellement le cas dans le domaine des télécommunications, avec GrameenPhone. D'autres secteurs, comme celui du logement ou de l'électricité, reposent sur des modèles économiques complexes, pour lesquels le retour sur investissement est plus long à obtenir. »

Un récent rapport de la Société financière internationale, la branche de financement privée de la Banque mondiale, a évalué le marché total des BoP aux alentours de 5000 milliards de dollars, avec une prépondérance de l'Asie. François Perrot précise :

« La plupart de ces offres n'ont que quelques années ou quelques mois. Mais EDF, par exemple, a plus de 15 ans d'expérience dans le domaine de l'électrification rurale en Afrique, de même que Suez sur les questions d'approvisionnement en eau et électricité des bidonvilles en Amérique latine. L'objectif financier de ces projets était d'arriver à l'équilibre afin que le projet perdure.

Désormais, nous avons affaire à des entreprises qui veulent atteindre un plus haut niveau de rentabilité, et passer de projets ponctuels à des pratiques dont la rentabilité doit assurer le développement. »

Il explique aussi l'introduction de multinationales sur les marchés des pays émergents par la concurrence croissante d'entreprises leaders nationales :

« Cette nouvelle concurrence a incité les entreprises multinationales à se préoccuper de ce segment qu'elles connaissaient mal jusqu'à présent. C'est le cas par exemple de Nirma, une entreprise de produits liés à l'hygiène, dont le développement rapide dans les zones rurales indiennes, a conduit Unilever à s'intéresser également à ce segment. »

Au Bangladesh, pendant l'éclipse, le 22 juillet (Andrew Biraj/Reuters)

Nouvelle Responsabilité Sociale d'Entreprise (RSE) ou « Old business » travesti ?

Gaël Giraud, chargé de recherche au CNRS et nominé en 2009 au Prix du Meilleur Jeune Economiste du Monde et du Cercle des Economistes, rappelle le contexte économique mondial éclairant les ressorts de ce nouveau commerce :

« On se rend compte, depuis les années 1990, que les ménages nord-américains ne suffisent plus et ne suffiront pas à drainer vers eux toute la production industrielle des pays du Nord et des pays emergents (BRIC, Brésil, Russie, Inde et Chine). Or, les pays du Nord ont un besoin structurel de trouver des “consommateurs”.

Et il y a cette nouvelle concurrence du Sud, qu'évoque François Perrot : produire à bas prix pour les classes moyennes du Nord, cela, les entreprises des pays émergents savent en moyenne le faire mieux que nous, parce qu'à un coût plus faible.

En revanche, produire des yaourts spécifiques aux populations pauvres du Bengladesh, cela exige une expertise technique que les industries des pays émergents n'ont pas encore. Cela nous assure donc une (petite ? ) longueur d'avance. »

Un levier pour la croissance économique, mais pour le développement ?

Le modèle « BoP » de Coimbatore Krishnao Prahalad inclut d'autres parties prenantes que les seules entreprises privées : gouvernements locaux, acteurs de la société civile, agences de développement et producteurs et consommateurs de produits « BoP » sont appelés à se coordonner pour agir économiquement dans le sens du développement, sans favoriser seulement une croissance du marché.

Cependant, les critiques des spécialistes du développement portent sur les objectifs, intérêts et déclaration des entreprises. Cécile Renouard, auteur de La Responsabilité Ethique des Multinationales et co-auteur avec Gaël Giraud de 20 propositions pour réformer le capitalisme, explique :

« Les théories BoP veulent concilier l'objectif de maximisation du profit de l'entreprise d'une part, et d'autre part, le développement. Elles reposent sur un optimisme quant à l'efficacité de la stratégie “gagnant gagnant” : le marché peut être bénéfique pour tout le monde.

Cependant, la tension entre ces deux objectifs peut aboutir à des contradictions ainsi qu'à des non-dits. C'est pourquoi, pour juger de l'efficacité de ce genre d'initiatives, il faut regarder de très près chaque situation et son bilan, et se poser les questions suivantes : est-ce que l'entreprise sert la cause du développement ? Les produits que l'on fait consommer aux populations pauvres du sud servent-ils le tissu social de ces populations ? L'accroissement de cette consommation s'accompagne t-elle du déploiement d'infrastructures, de l'amélioration de l'éducation et de la santé ? »

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5 commentaires sélectionnés

Portrait de tweesty

De tweesty

Né 1jour ferié | 18H01 | 31/07/2009 | Permalien

Problématique…
Si le développement va de pair avec l'ouverture de nouveaux marché et que le « gagnant-gagnant » fonctionne, pourquoi pas ?
Si c'est juste pour prendre à ses populations le peu d'argent qu'ils arrivent à gagner sans rien reverser dans des secteurs tels la santé et l'éducation, c'est plus problématique.
Ca me rappelle la problématique du hard-discount, qui vend des produits bas de gamme à des populations qui n'y avaient pas accès sans créer d'emplois durables dans les quartiers où ils sont installés.
Enfi dernière problématique :
« Les populations ciblées par les entreprises sont, en général, des populations dont les revenus journaliers vont de 2 dollars à 5 dollars, et ne sont donc pas les plus pauvres (le seuil de pauvreté internationale est fixé à 1,25 dollar par jour par la Banque Mondiale). »
Franchement, ça fait peur, on traîte mieux les animaux.

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De Iv

Roboticien utopiste | 18H21 | 31/07/2009 | Permalien

Il faut noter que les projets cités ont tous pour origine Graamen, la société du Bengali Muhamed Yunus (prix Nobel de la paix pour ça) et qu'il lui tient à coeur de réduire la pauvreté dans son pays. L'opération de Danone est née d'une rencontre entre Yunus et le PDG de Danone. Il a certes prouvé que l'on pouvait se faire de l'argent en aidant les pauvres, mais il n'a jamais prouvé que l'on pouvait se faire PLUS d'argent en aidant les pauvres qu'en les maintenant dans la misère.

Sa boite est très particulière : il n'a pas d'actionnaires, ou plutôt, son capital est détenu par les clients de sa banque de micro-crédit. Il présente un modèle extrêmement intéressant : celui du social business, qui réduit les couts en ne payant pas de dividende. On a un truc un peu similaire en France : les SCOP.

Je crois en cette initiative, mais je ne pense pas que ces pratiques puissent être transposées dans les grandes boites actuelles. A mon avis, les social business sont plutôt destinées à devenir des vengeurs masqués battant les grosses multinationales au jeu du capitalisme : elles ne cherchent pas le profit, juste la viabilité.

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De psych0Dad

sociopathe | 19H40 | 31/07/2009 | Permalien

Les revolutionnaires de salon qui s'indignent de voir Danone vendre des yaourts au Bengladesh vont-ils renoncer a leur dose quotidienne de bifidus actif ? Une entreprise produit, puis elle vend cette production a ses clients. Que le client soit un paysan du Bengladesh ou un electeur de Daniel Cohn-Bendit, je ne vois pas ou est la difference.

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De adrak

20H37 | 31/07/2009 | Permalien

Yunus définit en effet le modèle de l'entrepreneuriat social comme un modèle d'entreprise qui produit un bien ou un service si utile à la société que le but de l'entreprise doit être de produire et distribuer le plus possible son bien ou son service bénéfique : par exemple les prêts de micro-crédit ou le yaourt de Danone.

Ce yaourt en effet n'est pas anodin, il contient des bactéries qui permettent de soigner ou même guérir les diarrhées. La diarrhée est souvent le symptôme d'une infection bénine, mais elle peut avoir des conséquences dramatiques (jusqu'à la mort) sur la santé des enfants dans les pays pauvres, en particulier à cause de la déshydratation qu'elle engendre.

Avec Yunus, l'entreprise sociale est donc une entreprise dont le but n'est pas de maximiser son profit (quitte à en redistribuer une partie), mais de maximiser la distribution de son produit bénéfique. C'est une nouvelle manière d'envisager la croissance, non en terme de revenus mais en terme de bien-être et d'utilité sociale.

Mais les exemples de ce type de produits sont malheureusement limités, je dirais même qu'ils sont une exception. Il s'agit avant tout de chercher de nouveaux marchés et créer des habitudes de consommation de masse. A l'opposé de la dynamique sociale des entreprises de Grameen, on peut par exemple citer les cigarettiers qui vendent leurs cigarettes à l'unité, dans ces pays où les grandes campagnes de prévention de la tabagie commencent à peine.

Par ailleurs, la problématique du gagnant/gagnant (entreprise industrielle/consommateur pauvre) oublie deux autres paramètres : l'environnement et le bien-être global de la société. Le matérialisme et la consommation de masse n'ont pas fait le bonheur de nos sociétés occidentales, et ont contribué aux destructions environnementales dans le monde.

Ainsi Tata vient de lancer sa fameuse Nano, la voiture à moins de 2 000 EUR. Certes la Nano n'est pas destinée au bas de la pyramide indienne, mais quand même à un segment de marché qui n'avait jamais rêvé accéder à la voiture. La voiture est un bel emblème de l'individualisme et de la société de consommation, secteur durement touché dans les pays occidentaux.

Or quand on voit l'ampleur de la pollution atmosphérique et l'état de la circulation dans les grandes métropoles indiennes, submergées de toutes sortes de véhicules, alors même que la taille des routes se réduit de plus en plus à cause de l'envahissement des boutiques, des étalages informels, et des voitures en stationnement, on s'étonne qu'il n'y ait personne pour y promouvoir le vélo comme c'est désormais la mode en Europe.

On a plutôt l'impression qu'on n'y fait que reproduire le modèle industriel occidental en repoussant les conséquences sociales et sociétales à plus tard, alors même qu'on est conscient des limites de ce modèle.

Portrait de patdu49

De patdu49

chomiste du maine et loire | 06H58 | 01/08/2009 | Permalien

tout est résumé dans le dernier paragraphe de l'article, ou se trouvent les bonnes questions ..
on en revient toujours à la même case départ, c'est à dire le partage des richesses produites.
l'harmonisation sociale, fiscale vers le haut ..

si c'est pour faire comme en France, ou 10% les + riches se partagent 46% des richesses, pendant que les 30% les moins riches, doivent se partager 1% des richesses … alors ça ressemblera + à un echec qu'autre chose.

excellente la vieille « photo » de 1911, du vulgaire système pyramidal capitaliste ..
ça donne envie de voir ceux d'en bas secouer l'édifice, jusqu'à ce que ceux d'en haut se casse un peu la gueule, pour comprendre la vie du rez de chaussé lol ..
et que ceux du bas, puissent récuperer le fruit de leur travail, qui se trouve dans la bourse, tout en haut de l'edifice.

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