tribune

Suicides au travail et management à la française

Par Marco Diani | Sociologue au CNRS | 09/10/2009 | 11H20

Pourquoi tant de suicides au travail en France ? La dramatique actualité récente souligne la terrifiante « anomalie » française : les suicides au travail et les suicides dans les prisons. Et depuis tant d'années, pourquoi si peu d'initiatives efficaces, malgré l'émotion, les enquêtes et les rapports parlementaires ? Enfin, pourquoi une telle surdité de la part des pouvoirs publics et des managers ?

Cette anomalie met à nu les failles d'une culture managériale qui ignore presque tout de la gestion des humains en situation de crise extrême.

Le suicide « au travail » bouleverse et indigne, la mort volontaire des enfermés, en revanche, suscite silence et désintérêt.

Et pourtant : au travail ou en prison, les différences sont moins grandes que ce l'on pourrait penser et les causes sont les mêmes.

Non seulement le milieu carcéral français génère sept à huit fois plus de suicides que dans l'ensemble de la population mais, à comparaison pondérée par populations et densités carcérales, il y en a quatre à cinq fois plus en France qu'en en Italie, aux Etats-Unis ou en Espagne.

Les suicides au travail ?

La société civile, les médias sont bouleversés par ces morts désespérés qui font l'effet d'un électrochoc. On cite les tragédies des familles, on pointe du doigt les pressions des « chefs », le malaise et le stress… mais les causes profondes restent inexplorées.

Le coût humain de la concurrence généralisée

France Telecom devient Orange, Renault fusionne avec Nissan. L'entreprise d'Etat, avec ses personnels « garantis », dans un environnement peu concurrentiel plonge dans la mondialisation accélérée, sans aucun ménagement des individus et des groupes qui formaient auparavant la communauté de travail, son principal amortisseur de crise.

On passe ainsi d'une quasi-absence de pression sur les performances et une cogestion humaine traditionnellement organisée avec les syndicats à un univers déshumanisé et impitoyable.

Dans ce contexte de destruction des solidarités, où chacun est en concurrence avec tout son environnement, les suicides représentent les coûts humains de la concurrence généralisée, individuelle et mondialisée à la fois. Et le management montre toutes ses limites et son absence de réactivité.

Voilà ce qui est grave et révélateur du déni de responsabilité des « managers » tant dans le « privé » que dans la sphère publique : entreprises et administrations s'en remettent au « symptôme » et au traitement individuel.

On présente les suicides comme une série noire : on parle de « contagion » pour les prisons ou de « mode », selon la macabre expression du PDG de France Telecom.

Et France Telecom de procéder à un audit : 100 000 salariés vont recevoir un questionnaire, on va leur envoyer des psychiatres, et un cabinet privé est chargé de mener une énième « mission d'évaluation des risques », et les promesses d'un avenir radieux pleuvent de partout.

Bizarre : au CNRS, à l'Inserm, dans les universités il y a des chercheurs de renommée mondiale, mais les administrations publiques ou les grandes entreprises se gardent bien de faire appel à ces compétences.

Plus inquiétant encore : parmi les grands projets de recherche que la ministre Valérie Pécresse souhaite voir financés par le « grand emprunt », n'en figure aucun sur les transformations du travail, le stress et conséquences perverses de la « modernité » sur les individus, les groupes et les organisations. Pour ne pas parler de la mort en prison, qui n'intéresse vraiment personne.

Les causes sont profondes, mais la France est le seul grand pays avancé ne disposant d'aucun programme sérieux de recherche sur les suicides, ou sur le travail, le stress et la souffrance au travail. Et personne pour étudier la profonde défaillance d'un management capable d'une si mauvaise gestion de crise du « facteur humain ».

En France, des managers inhumains et incompétents mais inattaquables

Par les exemples des prisons et du travail, nous sommes dramatiquement confrontés aux retards de la gestion stratégique en France, en un mot du style de management à la française.

En comparant les cultures managériales, force est de constater que l'on trouve probablement en France l'une des plus dures au monde, et de loin la plus sourde à la souffrance. Managers inhumains, manquant de professionnalisme, mais imbus d'eux-mêmes, et souvent si profondément incompétents. Mais, en revanche, tout puissants et toujours inattaquable.

Les suicides pointent la défaillance structurelle du management à la française, à savoir l'absence de véritable dialogue démocratique, et surtout de ce j'appelle « des espaces symboliques d'identité ».

Ces espaces doivent permettre la détection rapide et la prévision des crises, la création de nouveaux acteurs, afin d'élargir les relais d'alerte, et ainsi augmenter la circulation de la parole, autrement inaudible, de ceux qui souffrent.

Comment créer cet espace public partagé ?

D'abord en reformant les élites dirigeantes, si souvent ignares de la complexité et à la fragilité de la gestion des humains, et dont la formation par les « grandes écoles » est une véritable honte, tellement elle est, dans ce domaine, inexistante ou pauvre.

Ensuite en prenant en compte le poids historique encore si présent de la culture sociale d'Ancien Régime, où le subordonné, à l'instar du vassal, peut crever en paix aussi longtemps que le chef conserve ses privilèges et a toujours raison, malgré et envers tout.

La grandeur du pouvoir politique et du management dans la crise actuelle, serait de repenser et encourager ces espaces publics partagés, indispensables outils de communication et de vigie démocratique ne pas laisser la voie ouverte au désespoir et au populisme.

Alexis de Tocqueville l'avait déjà dit, il y presque deux siècles, mais en France on n'aime pas Tocqueville….

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4 commentaires sélectionnés

Portrait de chapman

De chapman

13H41 | 09/10/2009 | Permalien

Bonjour,
Il y a une notion de droit dans le code du travail qu'a ma connaissance personne ne relève, c'est qu'un suicide au travail est considéré comme accident du travail, que même le fait de se suicider et de laisser une lettre incriminant le travail est considéré ainsi. Ce qui fait que la famille va toucher des indemnités de l'entreprise comme un accident du travail l'aurait fait. les personnes qui se suicident connaissent ce droit et mettent ainsi leur famille à l'abri. Je voudrais noter également qu'a mon avis, le type de management que l'on évoque a contaminé toutes les sphères de la société. Je travaille régulièrement avec le service public (Mairie, ect…) et ce type de pression est courantes, j'ai même l'impression parfois que certains cadres ont eu la même formation, ce qui, soit dit en passant, enlève beaucoup à l'efficacité du système.

Portrait de Jonas2

De Jonas2

Les mouches ne me trouveront pas as... | 16H57 | 09/10/2009 | Permalien

Entre la stratégie du boucher et celle du boulanger (H.Sérieyx), le management d'obédience néo-libérale a tranché…si j'ose dire, depuis longtemps.
Le plus navrant c'est que cela marche grâce à la collaboration soutenue de beaucoup de salariés qui répondent présent lorsqu'on actionne les ressorts les plus dégueulasses de l'âme humaine.
Même plus besoin de menaces,d'intimidations ou de harcèlement. Il suffit d'appuyer sur le bon ressort au bon moment : promesses de promo, compétition, incitation à la délation, surveillances mutuelles, traitements de faveur…

Portrait de zorbek

De zorbek

19H53 | 09/10/2009 | Permalien

Pas très sérieuse votre alternative, ce n'est pas avec les solutions d'hier ou d'avant-hier qu'on arrivera à analyser et encore moins à résoudre les problèmes d'aujourd'hui ou de demain.

Vous avez d'ailleurs mal lu l'article, que je trouve excellent. Car de tous les pays économiquement avancés, la France est bien celui qui est le moins libéral, il suffit de constater la surabondance de législations ou le simple fait que le mot « libéral » fasse figure d'injure pour le commun des mortels. Et pourtant on s'y suicide plus qu'ailleurs, alors que dans votre logique ca devrait etre le contraire…

Je pense pour ma part que cet article ouvre la voie vers d'autres analyses, qui permettent notamment de révéler des archaïsmes bien tricolores dans la gestion des personnes, dont l'élitisme outrancier n'est qu'un aspect du problème.

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De vol19

awash | 20H21 | 09/10/2009 | Permalien

Le management à la Française fonctionnait assez bien lorqu'il était soudé par une culture de métier forte, de type ingénieur pour le développement d'un idéal, subjectivement vécu comme un « chef d'oeuvre » mettant en avant une complexité ou une virtuosité scientifique ou technique. On a pu le voir dans le nucléaire, l'aéronautique… et beaucoup moins dans des process industriels ou des produits plus classiques.
Le problème du management des dernières années, rachats, fusions, destruction de l'« esprit maison », d'un certaine culture de compagnonage autour de cultures de métier… donc ce qui faisait concensus, ce qui faisait noblesse a été détruit au détriment de logiques dites « projets » qui obligent de fonctionner dans des structures matricielles compliqués et contradictoires, l'enjeu professionnel est davantage financier que centré sur une esthétique technologique. Le travail à distance, souvent en langue étrangère ne font qu'accélérer la perte de sens.
Dès lors, il ne reste effectivement qu'un management assez narcissique, mélange d'un style tantôt directif, tantôt participatif, brouillon organisationnelement, des castes en fonctions des écoles ou d'appartenance à des réseaux d'intérets, de grandes différences entre l'explicite et le tacite, le règne du « bon plaisir », ce qui génére frustration, souffrances, et surtout un conformisme (chacun ouvre son parapluie en toutes circonstances) ce qui mène à une absence de prise de risque et d'innovation. C'est aussi un management ou le poids des personnes est supérieur à celui des fonctions, ce qui créée des tensions personnelles.
Tout celà, on le sait depuis bien longtemps. Dans les années 80/90, se sont développées des modes, des idéologies qui ont tenté de faire croire à une volonté de changement de ces rapports, « seminaires de management participatif », et de nombreuses autres modes qui se sont succédées. Les démarches étaient trop superficielles pour que celà puisse vraiment être intégrées et incompatibles avec la financiarisation….la formation, le management, le conseil qui est devenu lui-même l'objet d'un marché.
En formation initiale commerce ou d'ingénieur, il y a eu des tentatives de mettre en place des sensibilisations mais fondamentalement se pose un problème d'institué, de dispositif. le modèle de sélection des élites françaises par les concours, se fait sur un modèle bureaucratique, qui favorise le bachotage, une sélection d'élèves encore peu mûrs, une pédagogie dans l'ensemble peu interactive encore marquée par des rapports assez infantiles. Le dispositif de formation fait peu réfléchir les élèves sous toutes ces dimensions managériales au contraire ces institutions pour se vendre elles-même par rapport aux prépas et aux entreprises cherchent à capitaliser sur le statut, sur l'image…et sur la transmission de modèles économétriques. Dans l'une d'entre elle, dont rue 89 a présenté un publicité, les éleves qui partaient un ans faire un stage ouvrier en entreprise étaient appellés les « masochistes » par un professeur de ressources humaines.
A mon humble avis, la situation ne changera pas de sitôt, les institutions n'étant, hormis pour la communication, pas intéressées à y réfléchir en profondeur. Si elles le faisaient, celà obligerait à repenser fondamentalement le mode de recrutement, l'organisation et la durée des cours, et ce n'est pas sûr que ce soit même efficace pour des étudiants très jeunes de 20/23 ans qui n'ont aucune expérience préalable des organisations (contrairement à d'autres pays ou les étudiants sont plus agés).
Je précise avoir travaillé dix huit ans sur ces sujets en formation continue ou en formation initiale…. avoir passé des phases d'espoirs et davantage de désespoir. Dans un proche avenir, je ne crois pas à des changements dans ces sens sauf dans des organisations et des métiers très particuliers. Enfin, il me semble positif qu'un débat revienne peu à peu sur ce sujet.

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