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Mesurer le stress du petit patron et la « souffrance du licencieur »

Par Guillemette Faure | Eco89 | 30/10/2009 | 11H55

Parler de la souffrance des patrons en temps de crise, vu de loin, ça a l'air d'une nouvelle manifestation du collectif Sauvons les riches. Olivier Torres, chercheur en gestion de l'université de Montpellier prépare pourtant Amarok, un observatoire de la santé des dirigeants de PME. Il nous explique pourquoi.

Ça semble un peu provocateur de parler aujourd'hui des souffrances des patrons…

Il y a deux patronats. Je ne vais pas vous parler des entreprises du CAC40. Christophe de Margerie, par exemple, n'est pas un patron. C'est un cadre dirigeant salarié. Je parle de celui qui engage son capital et son patrimoine : l'artisan qui a deux salariés, le commerçant qui travaille avec sa femme et quelques autres. 98% des entreprises en France sont des PME.

La différence entre un grand groupe multinational et une PME, c'est que le premier fait du management à distance. Quand Louis Schweitzer à l'époque où il était chez Renault décide de fermer l'usine Vilvoorde en Belgique, il ne le fait pas de gaité de cœur, mais quand il prend sa décision, il n'est pas seul. Les travaux psychologiques de Serge Moscovici montrent qu'il est plus facile de prendre une décision dure quand on est plusieurs que quand on est tout seul.

Ensuite, il va déléguer le plan social à un DRH qui le déléguera à un directeur de site qui, peut-être, déléguera à un cabinet de consultants. Un patron d'une société d'électricité de quatre personnes qui doit se séparer de quelqu'un prend la décision seul. Il n'y a pas de division du travail, c'est lui qui va annoncer la décision Il connaît la famille de la personne. Dans une PME, on se voit tous les jours.

En cas de licenciement, la première souffrance, c'est celle du licencié. Mais dans le cas de la PME, il y a aussi la souffrance du licencieur, c'est un traumatisme pour toute la boite.

Konrad Lorenz explique dans « L'Agression : une histoire naturelle du mal » que tuer quelqu'un au fusil est moins difficile qu'à l'arme blanche. Un grand groupe qui ferme une usine à distance, c'est du bazooka. Un petit groupe qui licencie, c'est de l'arme blanche.

Mais ça semble curieux de concentrer son attention sur la souffrance patronale…

En parlant de « souffrance patronale », j'appose deux mots qui n'ont jamais été apposés. Les élites en psychologie du travail ne se sont jamais intéressées à cette question. Et de leur côté, les patrons ont horreur de parler de ça. Ils se murent dans une idéologie de leadership.

J'imagine que le patron de Rue89 quand il arrive, il est en forme [c'est vrai, ndlr], il veut montrer qu'il faut aller de l'avant. Ne comptez pas sur votre patron pour dire qu'il a des doutes. Le patron n'a pas le droit de parler de sa souffrance.

C'est très bien qu'on s'empare du suicide salarial comme fait de société. Mais quand un artisan se pend, ça fait dix lignes dans le journal local.

Je suis fonctionnaire. Le stress du carnet de commande, je ne sais pas ce que c'est. Le petit patron artisan dans le bâtiment a une visibilité à trois mois, vous imaginez le stress.
Les médecins du travail ont montré que la surcharge de boulot n'est pas bonne pour la santé, tout comme le stress, l'incertitude et la solitude. Or un grand nombre d'artisans sont des gens qui cumulent ces quatre facteurs.

Mais à côté de ça, ce sont aussi des gens qui ont un locus de contrôle interne (le sentiment de maîtriser son destin), des valeurs entreprenariales comme l'optimisme ou l'endurance sont « salutogènes » (bonnes pour la santé). Je fais cet observatoire parce que tout ça n'a jamais été mesuré.

Votre observatoire s'appelle Amarok. Pourquoi être allé chercher un nom esquimau ?

Amarok, c'est l'esprit loup. Le loup protège le caribou parce qu'il en a besoin pour se nourrir. Une société mature doit se préoccuper des patrons de PME, ne pas les diaboliser.
Comme chez les esquimaux, les PME fonctionnent aussi sur des cultures de l'oralité. Vous pouvez taper dans vos mains et dire j'ai une idée, tout le monde est là.

Tout comme les esquimaux se servent plus de leur ouïe et de leurs odorat, le management des PME, c'est sensoriel. Au premier coup d'œil, le patron de PME voit si vous êtes en forme ou pas.
Dans une très grande entreprise, on ne se côtoie plus. C'est pour ça d'ailleurs qu'il y a des séquestrations dans ces dernières, et pas dans les PME.

Dans les grosses boites, le patron, on ne l'a jamais vu, il y en a qui ne savent même pas qui c'est. Quand il vient, tout à coup, on a quelque chose de palpable.

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10 commentaires sélectionnés

Portrait de amonhumbleavis

De amonhumbleavis

ne trainera plus dans la rue | 12H12 | 30/10/2009 | Permalien

Contente de voir que certains se préoccupe de cet aspect de la crise...
Dirigeant depuis 1 an une PME de 15 salariés, nous avons entamé la mort dans l'âme une procédure de lincenciement économique de 2 salariés, nos salaires ont déjà été baissé/bloqué.
Nous vivons à l'affût de l'opportunité, de la commande qui va nous permettre de finir l'année sans licencier. Autour de nous, nos sous-traitants, nos fournisseurs, nos clients PMI ou gros groupes licencient, chôment... Ce ne sont que fermetures de site, démontage d'équipe et liquidation...
Au début on s'efforce de maintenir l'emploi même si la trésorerie ne suit plus et que les banquiers nous assiègent. On dépense une énergie folle en prospection, en visite commerciale.
Au bout de qqs moi il faut prendre les mesures adéquates car en cas d'incapacité de paiement d'un de nos fournisseurs, nous ne serions plus garantis par la SFAC (entre autres), nous ne pourrions donc plus rien acheter (sauf comptant) et c'est l'activité de toute l'entreprise qui serait fortement menacée...
Mais il faut rester optimiste, on espère tenir jusqu'en décembre sans licencier et si on y est contraints, on espère pouvoir les rembaucher dans les 6 mois, car avec le nombre d'entreprises qui ferment si on passe la crise la demande sera bien supérieure à l'offre...
Merci pour votre article !

Portrait de r_v

De r_v

12H25 | 30/10/2009 | Permalien

Je suis partagé sur cette histoire; autant, il ne faut pas nier que dans certaines PME, le patron peut souffrir quand il vire quelqu'un, mais le quelqu'un en question souffre d'autant plus qu'il n'a plus les moyens de vivre par son travail!

Alors être conscient que le patron peut souffrir OK mais j'ai plus de compassion pour le salarié viré que pour le patron qui a un cas de conscience!

Je rajouterai que, même dans les PME, le patron vire parfois pour garder son niveau de vie (comme dans les multi-nationales d'ailleurs), pour sauver sa peau (la boite) et non pas pour sauver les emplois.

Portrait de pablico

De pablico

13H16 | 30/10/2009 | Permalien

très belle analyse, juste...

sur le stress des 'petits patrons' et 'artisans' c'est vraiment bien décrit.

mon grand père et mes oncles, même pendant la partie de belotte dominicale, n'arretaient pas de parler de leur magasin, des impayés, des ventes, des rendus, des bévues, des traites, de la banque, des pannes, des retards..

...vous parlez d'une belotte!! c'était une partie de stress..

une sorte de réunion de travail, autour d'un tapis de carte..

cela m'emmerdait , quand j'étais le 4ème..

Portrait de alberich

De alberich 84604

fumiste | 12H37 | 30/10/2009 | Permalien

Il s'agit plutôt de l'observatoire des TPE que des PME. Une PME peut avoir 250 salariés et dans ce cas les éventuels plans sociaux n'entraînent guère d'états d'âme chez les dirigeants. Il s'agit de gestion des effectifs et de la structure à adapter selon les circonstances économiques.

D'ailleurs, les relations trop proches entre les patrons de TPE et leurs salariés posent plus de problèmes qu'autre chose. Les licenciements sont retardés au delà du raisonnable et parfois l'entreprise étant incapable de licencier faute de moyens financiers se trouve acculée à une procédure collective, souvent une liquidation au vu de sa petite taille et du peu d'intérêt de sa reprise.

Portrait de amonhumbleavis

De amonhumbleavis

ne trainera plus dans la rue | 12H47 | 30/10/2009 | Permalien

Désolée de venir nuancer votre avis: si on est patron c'est autant pour l'aventure humaine que pour l'aspect professionel et économique.
On était bien plus pénards et en sécurité en étant salariés (surtout que nous étions tous deux dans de grands groupes): une boîte qui marchait avec 15 salariés se retrouve sans repreneurs.
Alors on se lance car on y croit (un peu) à l'emploi en France, aux PMI ... et on s'endette pour gagner le même salaire, et on investit toutes nos économies aussi !
Pour sauver notre peau aujourd'hui et récupérer notre mise comme vous dites, ce n'est pas deux personnes qu'on licencieraient mais toutes, et on vendrait les machines tant qu'il y a un marché....
D'accord l'employé souffre énormément : c'est lui qui souffre le plus et en premier parce qu'il ne l'a pas vu venir, mais ne négligez pas l'implication des petits chefs d'entreprise.

Portrait de Azza

De Azza

Ingénieur en informatique scientifi... | 15H58 | 30/10/2009 | Permalien

Sur la derniere emission de Mermet avec Frederic Lordon, y'a un passage tres interessant sur la maniere dont la violence du systeme liberal cascade, depuis l'actionnaire de la grosse boite du CAC 40 jusqu'a l'employe de la TPE.

L'argument est que le systeme place deliberement chaque acteur dans une posture limite ou sa propre survie est en jeu et depend de sa capacite a transmettre l'ordre de haut en bas. C'est la description d'une societe tres violente.

A rapprocher de la societe en sablier decrite par Verschave (d'apres Braudel) dans le second lien :

http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=1745

http://survie.69.free.fr/Documents/Reflexion/braudel.htm

Portrait de Daniel Carré

De Daniel Carré

Militant associarif | 17H07 | 30/10/2009 | Permalien

Toutes mes félicitations de vous attaquer à un tel sujet. J'ai été chef d'entreprise créateur d'une activité TPE dans le conseil. Pendant les 15 ans de cette aventure professionnelle (entre 47 et 62 ans) j'ai pu faire des choses très passionantes, mais avec des sueurs froides , car tout mon patrimoine était en garantie aux banquiers, pour financer de 6 à 9 mois de CA en compte client.
J'étais auparavant cadre dirigeant d'une grande multinationale pétrolière, en tout petit ce qu'est de Margerie chez Total : rien à voir avec la situation du patron qui est actionnaire à 100%de sa boite. Si problème, le meilleur spécialiste de la place était disponible. Alors qu'indépendant je devais décider seul.
Militant à Solidarité Nouvelle face au Chômage, j'ai accueilli en début d'année 2009 un homme qui avait perdu son entreprise. Pas d'Assedic, plus de patrimoine, une déprime effroyable d'avoir vu sombrer ce qu'il avait créé et que les transformations économiques de son secteur avait broyé sous lui!
La perte d'emploi est également tragique à 55 ans, mais la mort de ce qui a été sa création détruit toute perspective, un deuil douloureux et long qui s'ajoute à la perte de revenu.

Portrait de framboise92

De framboise92

Je refleurirai un jour ! | 20H52 | 30/10/2009 | Permalien

J'ai longuement hésité, mais je le poste.
Mon compagnon a fait une TS l'an dernier (entrepreneur individuel-artisan).
Etre patron qui travaille toute la semaine et qui est ponctionné de taxes des banques, probtp, urssaf, cotisations sociales pour son ex employé, etc etc ... n'est pas toujours le rêve, la preuve !
Bilan des courses, pas de chômage, RSI qui ne veut rien entendre malgré de fortes cotisations....c'est moi la fonctionnaire qui rattrape le coup avec ma pauvre paie.
Un artisan peut du jour au lendemain devenir sdf, tout le monde s'en fout !

Portrait de michel 13

De michel 13

| 22H21 | 30/10/2009 | Permalien

Votre analyse est très juste et correspond tout à fait à une réalité que j'ai bien connue. En tant que militant syndical, pendant des années j'ai accompagné des salariés (ayant reçu leur lettre de licenciement) à l'entretien préalable au licenciement que l'employeur devait obligatoirement avoir avec le salarié licencié. Et là, il n'y avait pas photo, celui des deux qui était abattu, effondré, qui souffrait un maximum de sa perte d'emploi et de revenu n'était pas l'employeur mais bien le salarié licencié. Et plus d'une fois, l'employeur en profitait pour ne pas régler tout ce qu'il devait à son salarié, notamment les heures supplémentaires.
Je ne veux pas généraliser mais sur une centaine d'entretiens préalables au licenciement à laquelle j'ai participé je n'ai jamais vu un patron désespéré, triste ou affecté, j'ai souvent vu des petits patrons satisfaits de se débarrasser d'un salarié pour des motifs +/- évidents. Et plus d'une fois j'ai vu aussi ces mêmes employeurs condamnés, à juste titre, par les prud'hommes.
Mon expérience personnelle me laisse un peu douter du "stress du licencieur".

Portrait de KfC

De KfC

struggling for life | 05H45 | 31/10/2009 | Permalien

Wow :O
Post très long, très intéressant, qui résume un petit peu mon expérience (indirectement).

Quitte à expliquer autant vous mimer et faire un gros post bien chiant à lire :P

J'ai 20 ans, suis étudiant, et pourtant je ne peux qu'approuver votre analyse. Messieurs dames mes ainés ne vous offensez pas mais mon expérience me permet de dire que j'en connais un rayon de plus que la majorité des lecteurs salariés, les autres je vous salue.

Mon beau père, 37 ans aujourd'hui a monté il y a 10 sa boite de TP en nom propre (erreur fatale s'il en est). Travailleur forcené qu'il est, son affaire se développe et il se retrouve avec 5-6 employés dont ne secrétaire à mi temps. Jusque la tout va bien, enfin en surface, mon beau père s'investit dans sa boite et pas dans sa vie de famille. S'en suit l'inévitable, elle se tire avec leur fille, lui fait une ou deux TS (tentative de suicide). Pendant ce temps, les gentils salariés n'en branle pas une. Résultat des comptes, une fois remis de cette épreuve, mon beau père découvre l'état des lieux catastrophique, se retrouve obligé de licencier tout le monde (les bons et les mauvais), avec une dette faramineuse pour une seule personne (environ 200 000 €). La société est placée en liquidation judiciaire, lui se retrouve interdit bancaire.
Il y a 4-5 ans il rencontre ma mère, on s'installe chez lui & il propose à ma mère de s'associer avec lui en lui précisant sa situtation très très délicate ( il ne connaissait pas à l'époque le montant de la dette qu'il sous estimait largement, certainement parce c'était une blessure profonde comme vous le soulignez). Il s'avère que l'idée sur laquelle reposait la boite nouvellement créée était bonne un peu avance sur son temps (avoir raison trop tot, c'est surtout avoir tord).

Pendant les 2 ans ou j'ai habité chez lui, en dehors des conflits incessants entre lui et moi ( et quand je dit conflits c'est un doux euphémisme) et le fait que j'ai fait 2 ans de bénévolat pour la boite (enfin pour nous vu que c'était en quelque sorte un camping permanent dans la maison qu'il a retapé, avec au menu des festivités : pas assez de gaz pour le chauffe-eau > douches froides et pas de radiateur en hiver, les paniers repas assez dégarnis etc...) pendant les vacances et après les cours, soit plus ou moins dès que j'étais pas au lycée, j'ai pu ressentir la fameuse combativité qui n'est plus vraiment un moteur mais plutôt une sorte de rouleau compresseur qui vous poursuit à vive allure.

J'ai pu le voir cassé, démoli, entre la crainte de se faire saisir la maison qu'il a retapée pendant 2-3 ans, la pression de trouver un chantier pour qu'on puisse (sur)vivre, et le boulet qu'on traine après un premier échec (le monde du TP recyclage est petit et les infos circulent vite).

Alors pour conclure, il existe des patrons salauds, des vrais enculés de première (excusez ce vocabulaire chatié mais 2 ans dans le Tp ça marque :) ), mais il existe des salariés assez cons pour pas penser aux conséquences de leurs actes.

Messieurs Dames les salariés, effectivement vous n'êtes pas dans la position du chef, mais vous pouvez espérer en conditions normales je précise, toucher votre salaire le 10 du mois suivant.
Un patron de TPE lui n'est assuré de rien, il devra peut être allez chercher son repas aux Restos du Coeur, après ses 10 heures de boulot journalier.

Cordialement, d'après l'expérience amère mais très instructive d'un jeune ...

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