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Dans la tête des économistes français : des idées de gauche
Par Pascal Riché | Rue89 | 12/11/2009 | 22H47

Au départ, c'est une bonne idée, empruntée outre-atlantique : sonder les économistes français pour déterminer quels sont les sujets qui, entre eux, font l'objet d'un consensus, et quels sont ceux qui les divisent.
Deux professeurs de Sciences Po, Etienne Wasmer (blogueur occasionnel sur Eco89) et Thierry Mayer se sont donc attelés à rédiger un questionnaire détaillé : les économistes sont invités à donner leur degré d'adhésion (de « tout à fait en désaccord » à « tout à fait d'accord ») à 82 affirmations. Eco89 est partenaire de l'opération.
Puis nos deux économistes ont présenté pendant quinze jours le questionnaire sur le site du Codice (l'organisme du gouvernement visant à élever la culture économique) et invité les membres de l'Association française de science économique à y répondre. Entretemps, quelques économistes de la blogosphère s'en sont mêlés, ouvrant une polémique sur le sens d'une telle initiative.
Favorables à la nationalisation des banques et à la légalisation du cannabis
Présentés ce vendredi matin à Lyon, lors des Journées de l'économie, les résultats de cette enquête -la première du genre en France- ne sont pas sans intérêt.
En moyenne, les 305 économistes français interrogés sont plutôt de gauche. On croirait, à lire leurs réponses, s'être perdu dans les travées d'une université d'été du PS.
Ils sont pour une régulation externe du marché, jusqu'à pencher pour une nationalisation du secteur bancaire. Ils trouvent Bruxelles un peu trop rigide sur les aides de l'Etat, mais restent toutefois opposés au protectionnisme. Voici quelques exemples de leurs réponses :
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46% (contre 39%) pensent que « l'Etat devrait nationaliser tout ou partie du secteur bancaire français afin de garantir la stabilité du secteur en France ».
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49% (contre 43%) pensent que « les 35 heures ont été bénéfiques à l'emploi ».
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51% (contre 32%) pensent que la politique de la concurrence européenne devrait être plus souple vis-à-vis des aides d'Etat.
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57% (contre 28%) ne partagent pas l'idée que « le protectionnisme est un moyen efficace pour réduire les inégalités de revenu sur le marché du travail français »
Autre réponse amusante :
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45% (contre 29%) pensent qu'« il faut légaliser le cannabis afin d'éviter une hausse des prix qui développerait les activités criminelles et les bandes organisées ».
La relance keynésienne ne leur fait pas peur : seulement 18% d'entre eux trouvent dangereuse une relance qui se traduit par un déficit de plus de 5% du PIB. Ils rêvent d'une politique budgétaire coordonnée au niveau de la zone euro (80% contre 19%).
On découvre, surprise, qu'il n'y a pas moins de divergences parmi eux sur les sujets microéconomiques que sur les sujets macroéconomiques. Certains sujets inattendus font l'objet d'opinions très divisées : l'éducation, par exemple.
Enfin, il existe un très fort consensus entre les 305 répondants sur les questions d'environnement, de redistribution fiscale et de la place du dollar. Ainsi, les économistes sont quasi-unanimement favorables à la suppression des « niches » fiscales, en faveur de l'application du protocole de Kyoto, ou hostiles à ce que le dollar reste la monnaie de référence.
Les questions qui divisent, en revanche, portent sur le degré de régulation du marché, la mondialisation, le marché du travail et l'éducation.
Détail qui ne surprendra pas, les maîtres de conférence, chargés de recherche et professeurs du secondaire sont bien moins favorables au marché et à sa main invisible que les professeurs d'université et directeurs de recherche.
Ces derniers, par exemple, sont majoritairement défavorables la nationalisation des banques (56%), à la différence des premiers (seulement 29% y sont hostiles). Comme souvent, les convictions des économistes sont aussi liées à leur position sociale.
Etienne Wasmer met en garde contre toute interprétation abusive de l'enquête : d'abord, ce n'est pas un sondage représentatif ; ensuite, il ne s'agit pas de dessiner un chimérique « consensus des économistes », mais plus modestement de repérer quelles sont les questions qui soulèvent le plus de divergences :
« On ne peut utiliser cette enquête pour en déduire ce que pensent les économistes, ou bien pour déterminer où en est le “savoir” économique. Si je veux avoir par exemple une idée concernant l'état de la réflexion sur les effets du salaire minimum sur l'emploi, je ne vais pas consulter les résultats du sondage : je vais me plonger dans les derniers travaux de recherche sur la question. »
« Raveaud est un con »
Ce que cette enquête a aussi révélé, involontairement, c'est que le débat économique reste en France un terrain propice aux passions idéologiques. Les deux chercheurs ont reçu des e-mails rageurs, leur prêtant de multiples arrières-pensées. Un chercheur trouvait par exemple honteux que l'on pût avoir l'idée de poser une question concernant les effets du salaire minimum sur l'emploi !
Le 7 octobre, la polémique prend un tour plus passionnel lorsqu'un blogueur, Gilles Raveaud, maître de conférence à Paris VIII, brocarde l'initiative de Wasmer et Mayer sur le site d'Alternatives économiques :
« La lecture des questions montre que le questionnaire est orienté : par exemple, il y a des questions à propos de l'introduction d'un “chèque
éducation”, mesure initialement proposée par le très libéral Milton Friedman. »
Mais il se garde de citer d'autres questions « orientées » dans l'autre sens. Exemple, celle où il faut donner son degré d'adhésion à la phrase suivante : « il faut augmenter les salaires via le service minimum pour relancer la consommation »…
Toujours est-il que Gilles Raveaud appelle tous ses lecteurs « économistes hétérodoxes (ou plus simplement de gauche) » à remplir le questionnaire. Le but : éviter l'instrumentalisation de l'enquête par le pouvoir de droite ! Mais un tel appel ouvre la voie à des réponses plus idéologiques.
« Raveaud est un con », commente brutalement Alexandre Delaigue, le blogueur d'Econoclaste, sur son forum le 8 octobre.
Le 27 octobre, un autre économiste, Bruno Amable, enfoncera le clou dans une tribune publiée par Libération. Il juge le moment mal choisi pour lancer cette enquête (les économistes étant selon lui discrédités par la crise). Et il juge dangereux de chercher à dessiner des consensus :
« Le consensus peut donc être oppressant lorsqu'il est une issue politique à une controverse scientifique et un instrument politique d'intimidation des scientifiques. »
En bons économistes, Wasmer et Mayer se sont amusés à traduire sous forme de courbe l'effet de l'appel lancé par Raveaud (première verticale). On constate que les réponses pro-régulation (rouges) s'accroissent pendant quelques jours. Lorsque les auteurs adressent une note de rappel aux adhérents de l'Association française de science économique, le 13 octobre (seconde verticale), la courbe retourne à son ancien étiage :

►Addendum 12/01/2010 : Une interview d'Etienne Wasmer pour La vie des Idées.
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De Salmon
23H04 | 12/11/2009 |
Ce n'est pas que les économistes français sont de gauche, c'est surtout qu'ils sont... français, tout simplement !
De padiran
Chroniqueur mondain | 14H20 | 13/11/2009 |
Etude intéressante qui montre les fractures qui existent dans le monde de l'économie et de la politique Sarkozienne.
La rupture de Sarkozy, ajoutée à la crise financière, ont été les catalyseurs de la prise de conscience de cette gabegie qu'a été le traitement de la crise en France
En reprenant le Keynésisme; ainsi que le sujet tabou de la nationalisation du secteur bancaire, les économistes ne font que reprendre les actions engagées par Obama et Brown.
Nationaliser les secteurs importants de l'économie (banques, industries,....) c'était posséder les leviers nécessaires à la reprise. Mettre à leur disposition des crédits, sans leur demander de contres parties concrètes, c'était relancer le casino des bonus et des goldens parachutes.
IL est plus difficile pour un particulier ou un entrepreneur, de demander à un banquier un crédit pour investir, que de lui confier un capital pour investir dans un porte feuille boursier.
Le libéralisme demande de bien vouloir, éventuellement, si possible et sans contrainte de participer à l'économie réelle d'un pays et c'est là que le bât blesse. En temp de crise ou tout un chacun est sollicité pour redresser un pays, le devoir des uns doit être équilibré par la contrainte des autres.
De Tinhinane
Médiatrice scientifique | 00H03 | 13/11/2009 |
Cette ébauche d'étude mérite à mon sens d'être reprise et creuser. Entendre dire les économistes sont ceci ou cela m’agace prodigieusement. Caractériser cet essaim de professionnels (universitaires, enseignants, banquiers, traders, politiques, etc.) et identifier les tendances de leurs convictions me semble utile pour le débat économique.
De Juggernaut
intello précaire ? | 06H10 | 13/11/2009 |
l'étude est particulièrement biaisée. en effet l'essentiel de la population interrogée est constitué de postdoc et plus évoluant dans un milieu strictement universitaire.
Or l'université française, comme le reste de l'éducation nationale, reste un bastion essentiel de la gauche. Mets avis qu'une population plus homogène ( comportant notamment des économistes français expatriés ou des économistes évoluant dans les milieux professionnels de la banque et de la finance, mais aussi plus d'économistes venant des écoles de commerce ! ) aurait donné de tout autres résultats.
Sur la base d'une population biaisée, le résultat de l'enquête est forcément partial et se retrouve avec une valeur informative nulle.
dommage ceci dit...
De jyeden
khmer vert ( age des caverne, bougi... | 06H56 | 13/11/2009 |
il faudrait d'abord savoir ce qu'est un economiste
- un penseur original (comme marx, keynes, ricardo, ou oncle Bernard?)
- quelqu'un "plongé" dans l'economie, un patron du cac ou un responsable de banque
- un universitaire
s'il s'agit de quelqu'un qui "s'interesse" à l'economie alors la population est vaste, mais je pense plutot que pour beaucoup les economistes sont soit universitairs, soit publiciste (homme de presse) qui s'emparent eux memes du terme "economiste"
pour les questions: et bien ce sont les questions qui induisent les réponses
je ne sais si on leur a posé la question de base monétariste comme le comprenait friedmann
et puis c'est quoi la gauche?
moi je leur aurais demandé s'ils étaient d'acccord
-pour maintenir une politique forte de service public (education, santé, transport: qui represente un formidable marché pour le capitalisme
- pour renationaliser ou municipaliser des services comme la distribution d'eau ou le traitement des ordures ménagères
- l'instauration d'un revenu maximum autorisé (après impot) qui aurait l'avantage de freiner la démesure (non justifiée) de certains revenus et par là des dépenses somptuaires inutiles, polluantes et destabilisatrices du contrat sociales
et enfin, si dans un monde fini, une croissance infinie était possible?
car de Marx à Friedmann, les "economistes" ont toujours raisonner sur "papier" sans prendre en compte la finitude de la terre et de ses ressources
L'idée tout doucement en est dans l'air du temps, mais c'est tout de meme une realité qu'il n'est pas possible d'éluder
(a part pour des "economistes"...de gauche (ouarff!)
De Pascal Riché (auteur) 7
Rue89 | 08H14 | 13/11/2009 |
Sur les 305 réponses:
Administration Publique 22
Doctorants 34
Prof. Univ ou Directeurs Recherche 58
Etudiants ou Lycéens 12
MCF Univ. ou Chargés de Recherche 88
Secteur Privé 42
Second Degré 23
Autres 19
Ne souhaite pas répondre 7
De un homme dans la foule
chef de projet | 09H27 | 13/11/2009 |
C'est vrai que l'économie hétérodoxe a le vent en poupe ces derniers temps, car la crise a été causée par un excés de dérèglementation et par l'explosion des inégalités.
Si les américains moyens se sont tant endettés c'est que leur salaire réél stagnait depuis des années. En outre, la part des impôts proportionnels augmentent au dépens des impôts progressifs dans tous les pays riches et particulièrement en France. L'Etat a donc de moins en moins de pouvoir redistributif.
Du coup, aujourd'hui, le balancier idéologique repart dans l'autre sens. De plus, les économistes doivent se faire pardonner leur enthousiasme néolibéral, et donc se bousculent pour donner des gages de "progressime"!
Peut-être sommes nous partie pour 30 ans de remontée en puissance de l'Etat, de la redistibution, en un mot de la solidarité.
MAis j'y crois pas trop, Beaucoup de force s'y oppose, àcomencer par le fait que l'occident n'est plus le seul à décider de l'agenda économique.
Aller, moi je retourn lire JK Galbraith...
De Jaycib
Désagrégé de l'Université | 11H33 | 13/11/2009 |
Bruno Amable a raison: les économistes sont, dans leur grande majorité, discrédités. Pour la simple raison que, à de rares exceptions près (par ex. Elie Cohen, qui a présenté sur Arte au début de 2007 une émission démontrant que nous étions entrés dans une "économie de bulles successives" très dommageable pour la stabilité du système), ils n'ont rien vu venir de la crise des subprimes et de ses conséquences possibles. Par ailleurs, on se demande comment ces messieurs (dames?) visualisent la fameuse "sortie de crise", dont tout le monde parle, mais qui se caractérise par une augmentation du chômage dans tous les pays industrialisés!
Si l'on excepte Nouriel Roubini (New York University), Paul Jorion et quelques autres -- pas plus d'une poignée au total --, aucun économiste ou observateur de la vie économique ne démontre actuellement une compréhension de base du système. On a alors bon dos de leur poser des questions sur les 35 heures ou d'autres aspects nationaux du problème. Entre autres questions, quel peut être le sens d'une question portant sur la validité théorique du keysénianisme à un moment où tous les pays accumulent au même moment des déficits énormes?
Enfin, se rendent-ils compte qu'on assiste aujourd'hui à un transfert des responsabilités de régulation aux banques centrales, qui agissent indépendamment du pouvoir politique, sauf aux Etats-Unis, où la Fed rachète les actifs toxiques des banques "trop grandes pour qu'on les laisse faire faillite" (Too Big To Fail) et même de grande quantités de bons du Trésor américain afin d'empêcher (du moins l'espère-t-elle) une explosion générale et une forte dépréciation du dollar? C'est cette déshérence du pouvoir politique en faveur d'un renforcement des pouvoirs des banques centrales, particulièrement opaques dans leur fonctionnement, qui constitue actuellement l'obstacle numéro un à une véritable sortie de crise, laquelle est même actuellement imprévisible. On aurait mieux fait de demander aux économistes qui va payer la note. Pour les profanes, qui ne sont pas nécessairement des idiots, il ne fait pas de doute que c'est nous, les citoyens ordinaires, qui allons devoir la payer et accepter de nous enfoncer, nous et nos enfants, dans un marasme durable.
Il faut que le pouvoir politique se réapproprie la capacité de prise de décision dans l'intérêt général, alors que nous assistons aujourd'hui au phénomène inverse (tout pour les banques). Nos "économistes" se rendent-ils compte de la gravité de ce basculement?