Le bazar des entreprises

Trop d'objectifs à la fois pour un si petit fonds souverain

Par Gilles Le Blanc | Economiste | 23/11/2008 | 15H55

A quoi peut bien servir le tout nouveau « fonds stratégique d'investissement » français doté de 20 milliards d'euros ? Cet instrument d'intervention publique se voit assigner au moins deux objectifs différents :

    • « aider à se développer des entreprises qui ont des projets d'avenir » en finançant des projets audacieux et novateurs.

    • « sécuriser le capital d'entreprises stratégiques » pour éviter des prises de contrôle non souhaitées par des acteurs étrangers.

Deux cibles d'entreprises distinctes, en termes de taille, de secteur, de besoins financiers. Difficile donc d'identifier la future logique de fonctionnement du fonds, d'autant que le refus de tout critère pour les aides est revendiqué fièrement, « souplesse et pragmatisme » obligent !

Peu d'argent au regard des besoins en financement

Reprenons donc ces objectifs pour déterminer ce qu'il faut (ou pas) attendre de ce fonds. Le premier d'entre eux sonne comme une réactualisation de la défunte Agence pour l'innovation industrielle (aide à la R&D), repeinte aux couleurs de la crise financière (soutien en fonds propres).

Il s'agit de soutenir les « bonnes » entreprises, en croissance, prometteuses, innovantes car « les banques ont aujourd'hui du mal à investir dans ces entreprises ». Le fonds revendique donc une logique traditionnelle d'investisseur, pariant sur des projets d'avenir avec des prises de participation minoritaires et temporaires.

Intéressante, l'approche ne sera cependant qu'une réponse partielle à la question du financement des entreprises. Tout d'abord, en raison des montants mobilisés. Sur les 20 milliards annoncés, seulement six seront en réalité disponibles pour financer des opérations nouvelles du fonds.

Le reste correspond à un simple transfert de participations détenues aujourd'hui par la Caisse des Dépôts et l'Agence des participations de l'Etat (Accor, Veolia, Renault, Air France, France Telecom…). Rapportée à l'ambition affichée et aux besoins de financement de l'économie française, cette somme est très faible. Rappelons que les investissements matériels et immatériels annuels de la seule industrie s'élèvent à plus de 60 milliards.

Ensuite, l'investissement en capital dans les fonds propres est utile mais ne peut se substituer au crédit bancaire et pallier son insuffisance actuelle. Toute entreprise a en effet besoin de combiner (dans des proportions variables selon leur maturité, leur environnement concurrentiel, la conjoncture économique et financière) ces deux sources de financement, car elles correspondent à des exigences, des durées, des volumes d'engagement différents.

Enfin, puisque prendre une minorité de blocage permet de peser directement sur les orientations d'une entreprise, il est curieux de constater que rien n'est dit sur les exigences particulières que porterait le fonds souverain vis-à-vis des entreprises dans lesquelles il investirait, par exemple, en matière de responsabilité environnementale et sociale, ou de gouvernance (rémunérations et fonctionnement des organes de décision).

C'est un fonds européen qu'il faudrait

Second objectif avancé du fonds : peser dans le capital d'entreprises jugées stratégiques pour empêcher des prises de contrôle non souhaitées. Même si les responsables ne sont pas cités, c'est bien des puissants fonds souverains étrangers dont il s'agit ici (Chine, Singapour, Abu Dhabi, Qatar).

Grâce aux profits de leurs exportations de matières premières, de pétrole ou de marchandises, ceux-ci ont construit des fonds d'une taille financière inégalée. On évoque de 2 000 à 3 000 milliards dollarrs au total. Ces nouveaux acteurs inquiètent car leurs moyens leur permettent d'acquérir facilement des entreprises et on craint que leurs objectifs soient plus politiques qu'économiques : contrôle d'industries stratégiques, acquisition de technologies avancées.

A ce titre, il est légitime de se protéger de menaces de prédation, d'acquisition par des concurrents à seules fins de transferts de technologies ou de compétences. Ainsi, dans des Chantiers de l'Atlantique, la réponse publique au printemps dernier était justifiée par le risque de transfert à un coût dérisoire des savoir-faire et de l'expérience uniques accumulés dans les navires techniques vers les chantiers coréens concurrents.

Cependant, il ne faut pas surestimer le problème. Les deux-tiers des investissements étrangers en France proviennent aujourd'hui de pays de la zone euro, contre seulement 4% des pays émergents !

Surtout, pourquoi se priver d'une épargne mondiale disponible au moment où nos entreprises ont d'importants besoins de financement pour mener des stratégies de croissance, d'investissement, d'innovation, de formation, et rester compétitives. Les Etats-Unis le font fort bien ; pourquoi s'interdire cette possibilité ?

La meilleure réponse n'est sans doute pas un fonds national qui ne pourra réellement prétendre rivaliser avec les fonds souverains géants, mais une nouvelle réglementation à l'échelle européenne. Les Etats-Unis ont eu ce débat il y a vingt ans et, avec l'amendement Exon-Florio, ont donné au Committe on Foreign Investment le pouvoir d'examiner et d'autoriser les acquisitions par des entreprises étrangères.

Comme le suggère une récente note du think-tank Bruegel, l'Europe gagnerait à se doter d'une approche similaire, avec une directive commune et des applications par les instances nationales, afin de rester une zone attractive pour l'investissement étranger tout en contrôlant les opérations réalisées.

Quid des entreprises en difficulté ?

Deux remarques pour finir. Même si cela n'est pas dit explicitement, tout le monde se demande si le fonds ne pourra pas aussi servir à soutenir des entreprises en difficulté face à la crise. Ce qui ajouterait un troisième objectif différent et compliquerait encore son pilotage et son évaluation.

Enfin, se pose la question de l'expertise. Plus encore que des nationalisations (opérations de grande taille donc forcément limitées en nombre), une stratégie d'investissement exige une sélection des cibles pour faire les bons paris, diversifier les risques, éviter les erreurs coûteuses conduisant à des gouffres financiers et la fameuse « socialisation des pertes ».

Tout cela exige une grande expertise des situations industrielles, technologiques, concurrentielles des entreprises. En dépit de leur qualité personnelle et de la diversité revendiquée (parlementaires, syndicalistes, dirigeants d'entreprises), les membres des comités d'orientation et d'investissement ne peuvent fournir à eux seuls l'indispensable expertise.

De quelles ressources, moyens humains et compétences disposera le fonds pour mener efficacement les nombreuses missions qui lui sont confiées ?

A lire aussi : Fonds souverain : une « arme anti-crise » de petit calibre

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Portrait de pablico

De pablico

16H41 | 23/11/2008 | Permalien

o « aider à se développer des entreprises qui ont des projets d'avenir » en finançant des projets audacieux et novateurs.
o « sécuriser le capital d'entreprises stratégiques » pour éviter des prises de contrôle non souhaitées par des acteurs étrangers.

tout le monde n'a pas des projets audacieux et novateurs, et qui le décide si ils ont ces attributs ?
sécuriser les entreprises stratégiques… : les moutardes Amora et Maille, ne sont pas stratégiques ?

Portrait de mec   de banlieue

De mec de banlieue

un martien sur cette planete | 16H48 | 23/11/2008 | Permalien

il est passe de 170 milliards € a 20 milliards € , angela l'a vraiment mit a l'amende .

Portrait de sarkophage_xyz

De sarkophage_xyz

21H38 | 23/11/2008 | Permalien

Quel guignol encore une fois : un fond souverain c'est quand on a de l'argent d'une part et quand on l'investi ailleur que dans ses frontières d'autre part.

Portrait de gribouillemoqueur

De gribouillemoqueur

10H57 | 24/11/2008 | Permalien

Ca pue le nationalisme à plein nez. Comme Nicolas Sarkozy est incapable de trouver des solutions concrètes à la crise, il opte pour la facilité en évacuant le problème avec un patriotisme économique complètement hors sujet.

Portrait de compte supprimé17

De compte supprimé17

17H57 | 24/11/2008 | Permalien

Ce fond souverain est à l'image de son initiateur : du « petit qui veut se faire passer pour un “grand”.

Portrait de Jonathan-Pedron

De Jonathan-Pedron

Etudiant | 00H50 | 25/11/2008 | Permalien

- 20 milliards c'est peu, mais beaucoup dans la situation actuelle de restreinte budgétaire.

- 20 milliards c'est peu, mais c'est un investissement à long termes, les cours de la bourse étant au plus bas…

- 20 milliards c'est peu, mais il ne s'agit pas de nationaliser, ou même avoir un rôle important à jouer dans les décisions de l'entreprise…

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