Philippe Madelin

Et si les crises étaient causées par des gangsters ?

Par Philippe Madelin | Journaliste | 24/11/2008 | 12H23

Un trader à la fermeture de la Bourse de New York (Brendan Mc Dermid/Reuters).

On a tout dit sur la crise financière actuelle, on a démonté tous les rouages de cette infernale mécanique qui des subprimes nous a conduits à la profonde crise économique qui ravage aujourd'hui le monde. Sauf à identifier les ressorts fondamentaux qui seraient des agissements mafieux, des pratiques criminelles avérées.

Un commissaire de l'Union européenne allait jusqu'à dénier il y a encore quelques jours toute dimension criminelle à la crise. Trois experts, le journaliste Xavier Raufer, animateur du Centre de recherche sur les menaces criminelles contemporaines (MCC, lié à l'université Paris 2, Panthéon-Assas), Noël Pons (inspecteur des Impôts, chargé de mission au Service central de prévention de la corruption) et Jean-François Gayraud (ancien n°2 de la sous-direction de la sécurité et de la protection du patrimoine à la DST, chargé de mission à l'Institut national des hautes études de la Sécurité) ont entrepris de mettre la question sur le tapis.

Oui, affirment-ils à l'unisson, la crise actuelle, comme les précédentes, est directement liée à la criminalisation de l'économie. Ils ont jeté le pavé dans la mare devant un public très fermé de spécialistes lors d'une conférence tenue mardi soir 18 novembre à la faculté de droit du Panthéon.

Des mafieux se sont emparés de nombreuses Caisses d'épargne américaines

Pour comprendre, insiste le commissaire Gayraud, il faut remonter à la crise des « Savings and Loans » qui a ravagé le monde des Caisses d'épargne américaines au cours des années 80. Près de 80% d'entre elles ont disparu dans la tourmente, 747 en tout, sur l'ensemble du territoire américain. Le coût de cette crise est estimé à environ 160,1 milliards de dollars, dont 124,6 milliards assumés directement par le Trésor américain, donc par les contribuables.

Il n'avait pas échappé à certains groupes mafieux, expose-t-il, que le domaine des Caisses d'épargne n'était régi par aucune régulation sérieuse, par aucun contrôle efficace. La situation a été aggravée par une loi « Garn-St. Germain Depository Institutions » de 1982, dérégulant totalement le secteur.

Les mafieux se sont enfoncés dans cette faille pour mener leurs affaires criminelles. Ils se sont en particulier acoquinés avec des directeurs de caisse pour s'emparer d'un grand nombre d'entre elles, les piller par divers moyens pervers.

Prêts sur documents falsifiés, à très faible taux, accordés dans des conditions plus que libérales : ces quelques pratiques ont permis à l'économie criminelle de s'alimenter largement en cash. Nous sommes bien dans la configuration d'une économie criminelle. L'essentiel des gains illicites engrangé par les mafias a disparu dans des institutions financières situées dans des paradis fiscaux.

De façon assez étonnante les Yakuzas japonais sont réputés avoir pris une part majeure dans ce scandale. Première conséquence, chute dramatique du marché de la construction américain, passant entre 1986 et 1991 de 1,8 million de maisons par an à 1 million. Et tout le système du financement de la construction s'effondre, alors que les banques classiques n'ont guère d'expérience en ce domaine. C'est l'essentiel à retenir.

Les comptes sont truqués

Car, souligne pour sa part Noël Pons, la crise qui a éclaté ce printemps est dans sa mécanique quasi identique à celle des années 80, sauf que les acteurs sont différents. Dans une nouvelle configuration, les banques sont désormais alimentées en demandes de prêts par des courtiers spécialisés, qui promettent tout, et même la lune.

Le montant des prêts dépasse fréquemment les 125% de la valeur de la maison objet de l'emprunt, dont la valeur est elle-même fortement surévaluée. C'est plus simple, plus sûr, mieux que le casino. Pour éviter une mise en lumière trop crue sur ces méthodes désastreuses pour l'avenir, mais plus que profitables dans l'immédiat, les banques entreprennent de regrouper dans des pots communs les prêts, en les « titrisant », puis dans un deuxième temps en mêlant ces titres pourris avec d'autres créances dans des structures globales qui seront elles-mêmes valorisées de façon anarchique.

Naturellement, les comptes sont truqués. Dans un troisième temps, ces structures « globalisées » sont assurées, puis réassurées, nouveaux flux de fonds, donc, et enfin revendues à des « investisseurs » tout aussi douteux que dans les années 80, logés, bien sûr, dans des paradis fiscaux.

Des manœuvres frauduleuses du bas en haut de l'échelle

Les « créances » revendues servent elles-mêmes de levier pour « lever » des emprunts auprès des grandes banques d'affaires. Lesquelles placent ces « valeurs virtuelles » auprès d'autres banques qui n'y voient que du feu, notamment en Europe occidentale et de l'Est ; dans des collectivités locales -les municipalités anglaises et plusieurs conseils généraux français en sont infectés- ; ou à des institutions aussi surprenantes que des clubs de foot ; etc.

Autrement dit on vend à tout le monde du vent, puisque la base de toute la machinerie est constituée en grande partie de créances non recouvrables. Un point est absolument certain : du bas en haut de l'échelle sont mises en œuvre par manœuvres frauduleuses des pratiques criminelles et par tout le monde. La plupart des opérateurs étant conscients de leur implication.

Ceux qui s'y refusent sont écartés sans ménagement. Les autres acceptent parce que les « bonus » -on les estime à 3 milliards de dollars- sont si importants qu'on ne peut les négliger. Ces pratiques à caractère mafieux se prolongent dans la manipulation des marchés financiers, admet Michael Mukasey, l'Attorney general de George W. Bush, le 23 avril 2008, lors d'une conférence sur le crime organisée au Center for Strategic and International Studies (CSIS).

Toute l'économie est concernée

Alors que dans la crise des « Saving&Loans » l'intervention des mafias était somme toute limitée, désormais, c'est l'ensemble d'une économie qui est placé sous la coupe de méthodes criminelles, on est passé à un stade supérieur, la criminalisation d'une société dans son ensemble. Personne ne comprenait ce qui se passait, mais tout le monde en profitait.

Le « crime organisé », désormais ce ne sont plus des « sales types », mais des gens ordinaires, votre voisin, votre avocat, votre conseiller financier, voire votre banquier.

Et, comme de juste, l'administration Bush et les Républicains se sont farouchement opposés à toute forme de régulation qui aurait pu freiner le développement de ces pratiques criminelles, dans lesquelles nombre d'entre eux seraient impliqués.

Il fallait choisir entre ce scandale et la « guerre au terrorisme ». Pour Bush ce choix était évident.

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4 commentaires sélectionnés

Portrait de kkadim

De kkadim 24768

service public rhone alpes | 10H39 | 24/11/2008 | Permalien

bon je vais être de trés mauvaise foi : si je comprends bien la crise actuelle n'est pas du aux gentils libéraux qui oeuvrent pour le bonheur de l'humanité, mais de méchants maffieux qui nous veulent du mal. il suffit de se débarasser de ces derniers et le bonheur reviendra…
et en conclusion : « le “crime organisé”, désormais ce ne sont plus des “sales types”, mais des gens ordinaires…. » bref les saulauds c'est nous et pas ces pauvres dirigeants.
il est évident que les « maffias » utilisent le systéme libéral mondialisé à leurs profits, et alors ? cette utilisation n'implique pas
une perversion du systéme.

Portrait de Jaycib

De Jaycib

Désagrégé de l'Université | 11H24 | 24/11/2008 | Permalien

« Philosophiquement » parlant, on en arrive bien à la démonstration incontestable que la liberté au sens « hyper-libéral » du terme (= non régulation, absence de contrôle) débouche sur la licence, et que celle-ci mène nécessairement à la criminalisation du système, la licence de faire n'importe quoi en toute impunité étant désormais la règle.

On est aux antipodes de la « rule of law », principe de base de toute société libérale. Les pères fondateurs des Etats-Unis (et des autres sociétés démocratiques) doivent se retourner dans leur tombe…

La décadence et la fin des grands empires passés (y compris notamment de l'empire romain) ne se sont-elles pas caractérisées par la corruption des moeurs à tous les étages ?

Portrait de Le_Baron_N

De Le_Baron_N

Spéculateur | 14H12 | 24/11/2008 | Permalien

Un rapide survol des « réactions » précedentes me confirment que mes concitoyens n'ont décidemment aucune culture financière.
Difficile donc de tenter une explication de ce qu'est la vente à découvert. Une brève recherche google aidera les mal-comprenants à saisir ce dont on parle.
Analyser un marché pour se positionner « long » ou « court » résulte d'une mise en oeuvre de connaissances et techniques.
Là où l'article pourrait devenir intéressant, .. et véritablement subversif.. c'est de se demander si des évènements ne sont pas criminellement organisés pour profiter d'un positionnement « short » préalablement effectué.. Envoyer un avion sur une tour est un acte terroriste ; si l'on prend le soin la veille du crash de vendre massivement à découvert des actions des compagnies aériennes, ..
Si vous pas comprendre, et bien retournez voir les deux derniers volets de la saga O. O. 7. Un tant soit peu d'attention vous permettra de comprendre comment les méchants de ce film financent leur activité ; une extrapolation vous éclairera sur le financement de certaines cavales que l'on sait pourtant si coûteuses..
La finance est donc un outil, pas une fin en soi ; pour servir de sombres causes certains sont prêts à engendrer des évènements qui accèleront la tendance d'indices en leur faveur. Même si cela est hautement surveillé, la chûte d'une banque d'affaires US, a été causée par des ordres de vente, qui par effet domino ont entrainés ce que certains subiront pour les 9 prochains mois, et ce dont quelques uns tirent déjà profits..
L'ignorance toujours sourit aux timorés, laissant ainsi la science servir l'injustice..
A bon entendeur..

Portrait de jean7

De jean7

- | 00H32 | 25/11/2008 | Permalien

Cet article fait preuve d'un manque de recul évident.

Pour que l'on parle de mafia, il faudrait qu'il y ait violations de lois ou de règles bien établies et une organisation parallèle à la hiérarchie officielle. Dans la crise actuelle, la plupart des abus étaient parfaitement légaux, le plus souvent publics et encouragés par la hiérarchie officielle. Certaines règles avaient certes été assouplies (comme le Glass-Steagal Act aux États-Unis) mais l'on pensait, -sincèrement-, qu'il y avait de bonnes raisons pour le faire (plus d'investissements là où le besoin se fait sentir, contournement aisé).

L'évaluation des actifs est un métier difficile et il est souvent fort difficile de distinguer le charlatan du prodige, d'autant que le charlatan est souvent persuadé de sa bonne foi. Mais cela est le cas dès que l'épargnant n'est plus l'investisseur.

La titrisation n'a rien en soi de mafieuse ou de malhonnête. Il s'agissait simplement de regrouper des prêts pour qu'il soient moins risqués ensemble. C'est ce que font les assurances, diversifier le risque. Elle devient en revanche dangereuse lorsqu'elle permet de cacher des choses que l'on ne veut pas voir.

Enfin, on ne voit pas ce qui empêche de faire simultanément la guerre au terrorisme et à la délinquance en cols blancs. D'ailleurs de 11 septembre avait renforcé la pression sur les paradis fiscaux.

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