Signes et contre-signes

« Booster », « radin » : ce que disent les mots de la crise

Par Mariette Darrigrand | Sémiologue | 29/12/2008 | 20H21

La définition du mot crise dans le Petit Larousse (Yann Guégan/Rue89).

Evidemment revenir sur l'année 2008 sous l'angle de son vocabulaire implique de s'arrêter spécialement sur le mot crise.

Avant d'être la maladie, ce mot désigne le diagnostic. Terme de la langue médicale, « crise » est formé sur le verbe grec « krinein » signifiant prévoir, discerner, comprendre… C'est bien de cela que les sociétés occidentales souffrent aujourd'hui : de jugements faux -que la faute soit intellectuelle ou morale (et dans ce cas, elle reprend sa forme initiale : faillite).

Cette crise de la pensée comme de l'honnêteté, nous fait redécouvrir toute une suite de métaphores « BTP » : construction et destruction à tous les étages du récit médiatique. Le système s'est effondré, nous dit-on, comme un immeuble rongé par les termites, les bourses ont chuté, la confiance est rompue.

Le mot banqueroute -très utilisé par les médias américains (« bankruptcy »)- le dit clairement, lui qui est formé sur deux très vieux mots italiens, ancêtres du métier de la banque. La « banca » est le banc médiéval de part et d'autre duquel l'usurier et son client commercent. La banqueroute est donc ce moment fatal où la « banca » est « rota » : se rompt, se casse, comme un cristal fragile…

Pour nommer les victimes de la crise, les mots manquent

Mais il y a plus grave. La crise a pour principal effet lexicologique de faire disparaître tous les mots capables de désigner ses principales victimes. L'année 2007, marquée en France par la campagne électorale, y était allée dans l'évocation des précaires. La France est en souffrance avait habilement slamé le candidat Sarkozy. Ségolène, l'inspirée du néologisme, avait tenté un joli précariat, qui fleurait bon le prolétariat d'antan.

Dans la chute de l'empire financier américain, ont été engloutis ces débuts de dénomination. Au fond, aujourd'hui, tout le monde est pauvre, à commencer par les riches. Le trader déchu, sortant de l'immeuble bling-bling avec son petit carton de fournitures de bureau, fait totalement oublier celui qui, à l'autre bout de la chaîne, perd son travail ou son allocation.

Il est question des sans-abris, à chaque entrée dans l'hiver, mais les sans-noms, par définition, ne font pas la matière médiatique. Ils ne manquent pas, pourtant, ceux qui, faute d'être révélés dans une appellation synthétique, doivent être décrits par de longues périphrases : étudiants obligés de squatter dans les grandes villes car incapables de payer un loyer ; mères isolées en horaires flexibles, middle management hyperstressé, seniors déclassés lorsqu'ils partent à la retraite…

Les radins, autrefois honnis, sont devenus des modèles

Le PS souffre d'une crise d'identité, selon le diagnostic couramment établi, mais il est peu souligné que l'identité ne va pas sans l'altérité. Qui est l'Autre du PS, tant occupé à ses luttes internes ? Quand la gauche n'a pas de bénéficiaire de son engagement, c'est elle-même qui meurt. Martine Aubry est en train de réveiller, par sa logique vintage inspirée du positionnement Besancenot, les vieux mots de la tribu : ouvriers, humanité… Bienvenue chez la France du coeur. Mais le travail d'invention sémantique reste à faire.

La crise enfin provoque une privatisation étonnante du vocabulaire. Prenons l'un des mots les plus usités ces dernières années, par les médias d'abord puis par les médiaconsommateurs que nous sommes tous : booster.

Les candidats de 2007 l'ont employé, les ministres du gouvernement 2008 aussi. Mais, venue des salles de marchés (booster les valeurs), la notion est passée aux salles de sport (booster ses abdos) puis aux alcôves : boostez votre libido, conseil couramment donné aux femmes par leurs magazines préférés. Aux aînés aussi, l'injonction s'adressant plus alors à l'esprit qu'au corps : « boostez » votre mémoire…

Devons-nous en déduire que l'augmentation de valeur, la création de richesse ne sont plus possibles que symboliquement ? Dans le réel, la logique inverse prévaut : pratique d'un management court-termiste, obsédé par le « money saving ». Dans la sphère de la grande consommation, le mot radin émerge. Hier vilain défaut, il se voit désormais recommandé par toutes sortes de sites « low cost » -autre expression nouvelle venue dans notre vocabulaire et partie pour s'y installer durablement.

2010, fin d'un cycle ou bien fin des cycles ?

Car il faut bien vivre et consommer et continuer. L'année 2008 a consacré le qualificatif de rescapé : ceux des attentats meurtriers, ceux des catastrophes climatiques, ceux des faits divers morbides, ceux des séquestrations dans la jungle… Survivre : une sorte d'idéal modeste auquel nous serions assignés en ce début de XXIe siècle.

Heureusement 2009 va nous amener au changement de dizaine. La métaphore montante, créée elle aussi par le contexte économique -« c'est la fin d'un cycle“-, va probablement prospérer. 2010 pourrait dès lors nous apparaître comme un horizon plus prometteur.

Les étudiants d'Athènes l'ont clamé haut et fort : ‘Nous voulons vivre et pas seulement survivre’… Ils ouvrent à leur façon une perspective temporelle nouvelle. Moins de cycle, en effet. Plus de temporalité historique, de désir de progrès, d'avancée, de changement -mot qui a gagné outre-Atlantique, et qui atteindra nos côtes progressivement au long des mois à venir. ‘Can we change ? ’ (pouvons-nous changer ? ) sera peut-être la question centrale du scrutin européen de juin.

► Mariette Darrigrand analyse un mot médiatique dans l'émission de Samuel Etienne ‘Comme un vendredi’, chaque vendredi vers 23h15 sur France 3.

Ces mots qui nous gouvernent, Abécédaire de la France sarkozienne de Marriette Darrigrand - éd. Bayard - 190p., 16€.

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3 commentaires sélectionnés

Portrait de padiran

De padiran

Chroniqueur mondain | 23H25 | 29/12/2008 | Permalien

Un mot à été oublié , c'est la rupture
Au moment des élections Présidentielles, ce mot avait une connotation magique
Les jeunes pensaient qu'enfin les « vieux » seraient mis sur la touche
Les « vieux » pensaient qu'enfin leurs compétences seraient reconnues
Les ouvriers pensaient que leur travail serait récompensé
Les professions libérales pensaient que le carcan administratif serait enlevé
Les hoteliers/restaurateurs pensaient que la TVA seraient à 5%
Les partisants de la légalité Républicaine pensaient que le droit de véto serait supprimé
Arrêtons là les sujets de rupture car celles d'anévrisme, de barrage, de denrées alimentaires, de munitions et de contrat pourraient alimenter un recueil complet sans que cela nous eclaire plus sur le sens exacte du mot rupture
Seuls les banquiers, qui ne pensaient à rien à l'exception de leurs profits, ont bénéficié de cette période bénite, car plus ils faisaient de conneries, plus ils étaient récompensés, cautionnés, bichonnés sans pour autant leur donner le sens du commun, c'est à dire le sens de l'emprunt
Décidemment ces 2 dernières années ont follement enrichi notre vocabulaire et notre reflexion personnelle
Dans un prochain post, nous aborderons « la bravitude »

Portrait de unouveaucompte

De unouveaucompte

23H58 | 29/12/2008 | Permalien

très bon texte
mais si j'ai bien compris « booster » change de sens selon la période économique vécue ?

j'ai fait formateur de lanceur de micro-fusées et j'ai fabriqué des trucs en carton et bois qui décollaient avec des boosteurs… ce sont des dynamiques..qui explosent en plein vol permettant à l'ogive de se lançer pour donner place au parachute salvateur !

ce mot-là en formation est aussi mangé à toutes les sauces : la dynamique de groupe, être dynamique…

Portrait de nelmezzodelcamin

De nelmezzodelcamin

di nostra vita | 09H27 | 30/12/2008 | Permalien

Concernant le mot « banqueroute », il vient bien de « banca rotta », mais l'explication n'est pas tout à fait celle qui est citée ici ; en fait dans l'Italie médiévale et Renaissante, et en particulier à Florence, l'usage était que les autorités brisent la « banca » des banquiers qui avaient fait faillite.

Je vous copie un passage en italien, pour ceux qui lisent la langue de Dante ; -)

« Fare bancarotta (significa : fallire economicamente) : deriva dall'usanza dei banchieri medievali (soprattutto a Firenze) di aprire banchi per cambiare o prestare soldi in strada. Tali banchi (simili a lunghi tavolini) venivano spezzati in tante parti dai soldati comunali nel caso in cui il banchiere non potesse risarcire o pagare quanto dovuto. Il banco rotto (bancarotta) era quindi sinonimo “visibile” di fallimento »

source :
http://ilmondodifabio.blogspot.com/2008/07/forse-non-tutti-sanno-che.htm…

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